Il était une fois… #2

le royaume du jizō


Voici un deuxième conte retranscrit et illustré par Miharu.
Retrouvez ici son introduction, pour en savoir plus sur ces contes et sa démarche.


Il était une fois…

un vieil homme et une vieille femme qui vivaient ensemble, seuls, dans un village lointain.

Un jour, l’homme alla jusqu’au fond de la montagne pour y abattre des arbres et en faire des bûches. À midi, ayant bien avancé dans son travail, il décida de prendre le repas que sa femme lui avait préparé. Mais lorsqu’il déplia le furoshiki[1] qui l’emballait, une grosse boule de riz tomba au sol et descendit le sentier.

La faim l’empêcherait de travailler !

Affolé, le vieil homme suivit la boule pour la rattraper, mais elle roula, roula le long de la pente.

« Ma boule de riz, ma boule de riz, jusqu’où roules-tu ? », cria le vieil homme en courant après elle.

La boule répondit : « Je roule jusqu’au trou de Monsieur Jizō[2] ! »

Et, en effet, elle tomba dans un trou.

Voulant à tout prix la rattraper, le vieil homme prit le risque de se glisser dans le trou.

Curieusement, l’intérieur était très spacieux et, tout au fond, un jizō était tranquillement assis. La boule de riz qui avait roulé s’arrêta net devant lui.

Le vieil homme la rattrapa enfin. Il mangea la partie terreuse et offrit celle de l’intérieur, toute propre, au jizō.

« Vous êtes trop bon, grand’père », remercia le jizō, en savourant le riz.

Peu de temps après, alors que le vieil homme s’était levé pour retourner au travail, le jizō proposa :

« Grand’père, grand’père, montez sur mes genoux. »

« Non, non, ce serait manquer de respect envers vous, Monsieur Jizō », répondit le vieil homme, mais le jizō insista :

« Ce n’est rien, ce n’est rien, allez, montez. »

Confus, l’homme monta, ayant peur d’être maudit du ciel. Pourtant, le jizō poursuivit :

« Grand’père, grand’père, cette fois-ci, montez sur mes épaules. »

« J’ai eu déjà du mal à monter sur vos genoux, alors monter sur vos épaules, c’est trop… Je ne peux pas… », répondit le vieil homme, mais le jizō insista encore. Du coup, le vieil homme monta, ayant vraiment peur être puni par le ciel.

Le jizō poursuivit :

« Grand’père, grand’père, montez sur ma tête. »

Résigné, le vieil homme osa monter.

Alors le jizō annonça, en lui passant un chapeau de feuilles séchées :

« Bientôt, des ogres arriveront. »

« Comment ?! Des ogres ?! Si des ogres arrivent, moi, je me ferai manger ! »

Sa surprise était si grande que le vieil homme faillit tomber de la tête du jizō.

Mais celui-ci lui dit :

« N’ayez pas peur, je suis là. Dès leur arrivée, les ogres commenceront à jouer pour de l’argent. Attendez votre heure pour imiter le coq. Le moment venu, vous n’avez qu’à agiter ce chapeau bien fort en criant Kokyakonoyō ! »

Longtemps après, des bruits de pas énormes, « Boum, zoum ! Boum, zoum ! », se firent entendre et les ogres arrivèrent. Ils n’étaient pas deux ou trois, loin de là, non seulement ils étaient nombreux, mais aussi toutes sortes d’ogres étaient présents, rouges, noirs, bleus, unicornes, bicornes, etc…

Et tous ces ogres, assis en rond devant le jizō, commencèrent à jouer en misant chacun beaucoup d’argent.

Le vieil homme patienta en les regardant et, à un moment, agita fortement le chapeau. Celui-ci fit en effet un bruit qui ressemblait à celui des coups d’ailes d’un grand oiseau. L’homme poussa alors le chant du coq : « Kokyakonoyō ! Kokyakonoyō ! »

Miharu, Le royaume du jizō, 2015

Très surpris et troublés, les ogres abandonnèrent l’argent à terre pour s’enfuir à toutes jambes, en s’écriant :

« Le jour se lève déjà ! Sauve qui peut ! Sauve qui peut ! »

Le silence revint et le jizō dit :

« Grand’père, grand’père, rentrez chez vous avec tout cet argent. C’est mon remerciement pour la boule de riz. »

Le vieil homme descendit doucement, de la tête aux épaules, des épaules aux genoux, des genoux au sol, en faisant attention au jizō. Il ramassa l’argent et rentra tout content chez lui, en imaginant la grande joie qu’aurait sa femme.

Le lendemain, entendant cette histoire incroyable, une vieille voisine eut envie d’avoir de l’argent elle aussi.

« Dans ce cas, j’enverrai mon vieux mari dans le trou du jizō… », se dit-elle. Elle fit tout de suite une boule de riz et envoya son mari dans la montagne.

Le vieux, avide, ouvrit le furoshiki du repas avant même midi, fit tomber exprès la boule de riz et, comme elle ne roulait pas bien, lui donna un coup de pied pour la faire entrer dans le trou, où il entra lui-même avec brusquerie.

La boule de riz et lui arrivèrent tous deux devant le jizō, salis de boue. Mais comme il était avide, le vieil homme offrit la partie terreuse de la boule de riz au jizō et mangea lui-même celle de l’intérieur.

Il monta alors sur les genoux, puis sur les épaules, puis sur la tête du jizō, qui ne lui avait rien proposé du tout. L’homme prit le chapeau, que le jizō ne lui avait pas prêté, et attendit avec impatience l’arrivée des ogres.

Longtemps après, les ogres arrivèrent enfin, « Boum, zoum ! Boum, zoum ! » Comme de bien entendu, les ogres rouges, les ogres noirs, les ogres bleus, les ogres unicornes, les ogres bicornes…, tous étaient là. Comme la veille, ils étalèrent beaucoup d’argent.

Dès qu’il vit de l’argent, le vieux se dit « ça y est ! »

Il commença sur le champ à agiter fort le chapeau et à imiter le chant du coq.

« Zut ! Le jour se lève ! Sauve qui peut ! Sauve qui peut ! »

Derechef, les ogres s’enfuirent à toutes jambes…, sauf un, qui s’était accroché le nez à la crémaillère.

« Aïe ! Aïe ! », s’écria-t-il, blessé.

« Qu’est-ce que tu as ? »

Quelques ogres retournèrent vers leur jeune compère, qui se mit à pleurer en disant :

« Je voulais m’enfuir tellement vite que mon nez s’est accroché au crochet ! Ouin, ouin, ouin ! »

Cette scène était si drôle que le vieux laissa échapper un rire étouffé.

« Hum ?! Ca sent l’être humain ! Il y a un homme ici ! »

Alors, les ogres cherchèrent partout et trouvèrent le vieux.

« Je pensais que le jour se levait trop tôt, mais c’était toi ! Toi, qui nous as volé de l’argent hier ! Quel culot ! »

Furieux, les ogres le frappèrent, encore et encore.

Le vieux se sauva en pleurant, la tête couverte de bosses et de sang, sans avoir pu ramasser le moindre sou.

Toppin parari no pū.


[À suivre…]


[1] Tissu carré dont on fait un sac en nouant entre eux les quatre coins.

[2] Abréviation de « Jizō Bosatsu » dans le bouddhisme. Sa statue de pierre est devenue l’objet d’un rite populaire teinté d’animisme. Les Japonais installent parfois six jizōs à l’entrée du village (roku jizō), mais un seul ou plusieurs au bord d’une rue où s’est produit un accident mortel, dans certains temples pour calmer l’esprit des enfants morts-nés ou pour assurer un accouchement facile (koyasu jizō), ou encore afin qu’en le touchant, on soit soulagé de ses douleurs (togenuki jizō), etc. On leur rend hommage en déposant du riz, des gâteaux ou des fleurs à leur pied.


Miharu, Douze contes japonais, 2020

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