Sakurajima #2

À midi le jour suivant, j’arrivai à Taniyama sous une pluie fine. L’intérieur de l’abri suintait d’humidité et l’air était vicié. La salle de cryptage était tout au fond. J’ôtai ma lourde casquette militaire gorgée d’eau et j’entrai en me courbant pour ne pas me cogner aux poutres. À cause de la forte chaleur dans la pièce, j’avais beau essuyer sans cesse mes lunettes, elles se recouvraient continuellement de buée. J’eus un entretien avec le chef cryptographe Tanagokoro :

« Tu pars immédiatement pour Sakurajima. Ils n’ont pas de sous-officier cryptographe là-bas.

— Ils n’en ont pas un seul ? 

— Il est à l’hôpital de Kirishima, pour dysenterie.

— J’y vais de ce pas. »

En quittant la salle de cryptage, je vis des sous-officiers et des soldats que je connaissais de vue. On se salua brièvement : « Hé, comment ça va ? » Ils me dirent qu’il n’arrêtait pas de pleuvoir par ici, et que l’entrée des quartiers d’habitation avait été endommagée il y a trois jours. Le terrain était fragile, composé de grès. En raison de l’humidité peut-être, l’intérieur de l’abri sentait mauvais. Les hommes avaient tous le teint pâle. Il y avait six soldats du Corps d’infanterie de marine de Sasebo, qui devaient aller à Sakurajima, et qui étaient venus à Taniyama par erreur. On m’avait donc ordonné de les emmener avec moi. Tous les sept alignés à l’entrée de l’abri, nous saluâmes les officiers de service avant d’emprunter toujours sous la pluie la route de terre rouge et de nous diriger vers l’arrêt du tramway municipal. En leur parlant, je découvris qu’ils étaient tous réservistes. Ils m’expliquèrent qu’on les envoyait réparer les torpilles humaines Kaiten et les bateaux torpilles Shinyō

« Ah bon, ils ont déjà reçu des Shinyō à Sakurajima ?

— Je ne sais pas, chef. »

Celui qui avait répondu était le soldat de première classe le plus âgé. Il paraissait avoir déjà dépassé les quarante ans. Il avait un air miséreux avec son treillis trop petit pour lui. Son paquetage aussi était petit. Il nous dit qu’il s’était retrouvé sans caserne après l’incendie du Corps d’infanterie de marine de Sasebo et on ne lui avait donné que très peu de vêtements. Voyant que mon paquetage avait l’air lourd, il insistait sans cesse pour le porter à ma place. Il avait l’air d’un honnête homme, mais il s’efforçait de suivre les règlements militaires à la lettre, une naïveté qui m’était insupportable.

« C’est bon, je porterai le mien », dis-je brusquement, puis je marchai sans plus rien dire.

Nous arrivâmes à la station. Notre groupe monta dans un petit tramway, dont on nous fit descendre après un court trajet. La ligne avait été bombardée et la voiture n’allait plus que jusque-là. Nous reformâmes le rang pour nous remettre en marche, cette fois sur une route pavée.

La ville de Kagoshima était à moitié en ruines. Seuls les bâtiments en béton armé avaient conservé leur apparence. Le reste était un champ de décombres épars. Par endroits, les bouches hydrauliques laissaient échapper des jets d’eau blancs. Les poteaux électriques étaient abattus, leurs lignes pendant juste au-dessus de la route pavée. Il pleuvait ici aussi, d’une pluie si fine qu’elle volait au vent comme des cendres. À l’extrémité des ruines, on voyait la mer et, au-delà, se dressait le pic de l’île de Sakurajima, désolé et noyé dans une fumée brunâtre. Je me dis : « Et moi je vais au pied de cette montagne. » Tout le monde gardait le silence. Mon paquetage pesait lourd sur mon épaule. 

Pendant que notre groupe attendait le bateau sur le quai, le ciel finit par s’éclaircir. Les nuages, en s’effilochant, commencèrent à laisser entrevoir un ciel bleu. Tous ceux qui attendaient le bateau avaient l’air hagard et ne parlaient presque pas. Les jeunes filles du guichet mangeaient des patates cuites à la vapeur. Étrangement, cela excita mon appétit. Détournant le regard, je m’assis sur mon paquetage pour observer la foule inexpressive. Je pensais à la fille de la nuit dernière. J’avais la drôle d’impression que les sentiments de cette nuit s’accrochaient à moi avec obstination. Ces sentiments, qui avaient quelque chose de doux, produisaient l’effet inverse et éveillaient mon dégoût envers les gens à l’expression vide qui se trouvaient sur le quai.

Ils étaient aussi inexpressifs que des chevaux. 

Je fis claquer ma langue violemment. Les jeunes filles avaient partagé les pommes de terre avec les soldats, qui les mangeaient en se comportant comme s’ils craignaient mon regard. Le temps s’écoulait avec une lenteur pénible. Finalement le bateau arriva, porté sur des vagues blanches. Nous montâmes à bord. Ildémarra, fendant les eaux troubles. 

Au bout d’un certain temps, on atteignit la rive opposée et on sortit la planche à débarquer. Nous mîmes pied à terre, les uns après les autres. On était sur l’île de Sakurajima. L’unité stationnait dans un lieu appelé Hakamagoshi, à quatre kilomètres à pied sur le chemin littoral. Je levai les yeux. Dans le ciel limpide, l’embrasement du soleil couchant se répandait en teintes vermeilles. Je sentis mon cœur s’alléger, et mon humeur s’éclaircir. Je me mis à bavarder avec les soldats, puis notre groupe se mit en marche. Les arbres, parés de vert vif après la pluie, bordaient la route en suivant ses méandres. Nous passâmes par ce qui était apparemment une ferme, et y achetâmes une grande quantité de poires. 

C’était de petites poires, dures et de couleur brune. Je remarquai alors qu’entre les arbres qui se dressaient en abondance, il y avait des poiriers sauvages, avec leurs fruits brunâtres pendant aux branches. 

Étaient-ce les poires dont la fille de la nuit dernière parlait ? me demandai-je en mordant dans le fruit, sans saveur et peu juteux.

La nuit tomba. Le chant des cigales, qui emplissait toute la montagne, s’affaiblit aussi. Notre groupe rejoignit son unité dans la pénombre. Dans la falaise qui surplombait la route, sept ou huit grandes grottes s’alignaient, avec des arbres flétris et d’autres végétaux pour pauvre camouflage. Plusieurs bidons métalliques gisaient éparpillés devant l’entrée des abris, dont des soldats entraient et sortaient. Tous étaient d’âge avancé. On entendait le paisible clapotis des vagues.

J’allai voir l’officier de service, lui remis l’ordre de déplacement de mon groupe de sept et je laissai là les six hommes. Un soldat des transmissions arriva et nous partîmes ensemble vers les quartiers d’habitation. Ceux du personnel des transmissions se trouvaient près du sommet d’une colline. Je regardais le ciel, tandis que nous grimpions par un chemin de montagne sombre et difficilement praticable. À cause des cimes des arbres qui s’entremêlaient, je ne voyais même pas les étoiles.

« C’est encore plus haut ?

— Nous sommes presque arrivés, chef. »

Nous débouchâmes sur un chemin assez large et les cimes des arbres disparurent. L’un des côtés se mua en falaise, devant laquelle s’étendaient des eaux noires. Je sentis une faible brise sur mes paupières. De l’autre côté de la mer se trouvait la ville de Kagoshima, complètement obscure sauf pour un endroit qui lançait des flammes rouges. À mes yeux d’homme fatigué, ce feu, doté d’une couleur étrange qui n’était pas de ce monde, paraissait flamber doucement et paisiblement.

« Tous les soirs, ça brûle comme ça », me dit le soldat, et j’éprouvai une étrange émotion à ces mots.

Nous descendîmes par un chemin étroit qui nous mena aux quartiers d’habitation. L’entrée, plus petite que celles des grottes au pied de la falaise, avait ce même camouflage un peu agaçant de bambous et d’arbres, tandis que de nombreux câbles électriques rampaient sur la roche nue. L’abri semblait être en forme de U. Je me baissai et entrai.

Le poste de transmission se trouvait tout au fond. Appareils émetteurs et dynamos y étaient disposés dans le plus grand désordre. Là, je rencontrai et saluai les premiers sous-officiers télégraphistes. Dans le passage menant au poste de transmission étaient alignées des couchettes et des tables, pour ainsi dire comme dans un quartier d’habitation. Une bouteille était posée sur l’une des tables, où un officier marinier buvait seul de l’alcool. Il était lourdement charpenté, mais décharné, avec ce visage au teint blafard propre aux soldats des transmissions. Au-dessus de ses joues émaciées, ses yeux troubles me fixaient, luisants. Il tenait d’une main un solide sabre tel que ceux que portaient les officiers de l’infanterie de marine. Les doigts de sa main qui entouraient la coupe d’alcool étaient longs au point d’en être en quelque sorte étranges.

« Second maître Murakami ? »

Je fis un salut.

« C’est dur ici. Ce n’est pas parce que tu es sous-officier que tu pourras échapper à ton service du soir. Je ne permets ça sous aucun prétexte. Je ne sais pas ce qui se passe dans les autres bases, mais en tout en cas, on est en première ligne ici. Les Grumman[1] passent tous les jours. De toute façon, on va tous mourir ici. Jusqu’à ta mort, tu ne dois rien faire qui te rende ridicule ou te fasse montrer du doigt ! »

Il avait une voix éraillée, comme celle d’un vieillard.

« C’est bien compris, chef. 

— Moi, je suis le premier maître Kira. »

Au moment où il aboya ces mots avec dureté, il détourna brusquement son regard qu’il avait jusque-là braqué sur mon visage avec insistance, et il ne chercha plus à regarder dans ma direction. Comme s’il m’avait oublié, il regardait fixement dans le vide, portant de ses longues mains sa coupe d’alcool à ses lèvres.

« Je repars. »

Après l’avoir salué, je fus conduit par un soldat jusqu’à la couchette qui m’avait été attribuée. Je fourrai mon paquetage dessous et enlevai mes vêtements mouillés. Du pied de la montagne, le son du clairon de la patrouille montait faiblement. Les lits étaient superposés et il y avait accroché sur celui du haut une nouvelle plaquette de bois, sur laquelle mon nom « second maître Murakami » était écrit en caractères grossiers. Je grimpai à l’échelle et m’allongeai à même la couverture. Étendu sur le dos, je voyais une masse de fils électriques et de câbles dénudés accrochés juste au-dessus de mon visage. Ils captaient la pauvre lumière de l’éclairage intérieur de l’abri, brillant faiblement. Une pluie de sable fin semblait se déverser continuellement du plafond. Je fermai les yeux, immobile.

Ce regard !

Quel était ce regard inquiétant, qu’on ne voyait chez personne d’autre que les militaires ? Leurs prunelles étaient emplies d’une lueur maniaque. Ce n’étaient pas les yeux de personnes ordinaires, mais ceux de maniaques. Le frisson qui m’avait parcouru le dos la première fois que j’avais croisé son regard n’était-il pas le premier présage de mon angoisse ? À mesure qu’il comprendrait ce que je ressentais et ce que je pensais, c’était une certitude, le premier maître Kira en viendrait sûrement à me haïr. Cette intuition était le fruit d’une expérience précieuse, acquise au cours de plus d’un an de vie militaire. Ceux qui possédaient des yeux de cette sorte avaient toujours deviné sans erreur mon caractère, puis m’avaient tous haïs, sans exception. 

« Quel sale type ! » murmurai-je.

Je ne savais pas combien de temps je vivrais à Sakurajima. Mais durant ce temps et jusqu’à ce que vienne le moment de ma mort, le fait de devoir accepter cet homme en tant qu’officier supérieur m’enveloppait, avec amertume, d’un vague pressentiment de malheur.

Les souvenirs de la nuit précédente m’apparaissaient comme ceux d’un passé distant. C’était un monde lointain, dans lequel je ne pourrai jamais plus retourner.

Au bout d’un moment, je me mis à somnoler puis tombai dans un sommeil profond.


[À suivre…]


[1] Nom générique que les Japonais donnaient aux avions ennemis pendant la Seconde Guerre mondiale, Grumman étant l’un des grands avionneurs américains de l’époque.


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