Vie citadine

« Vous avez fait un changement de réservation ? »
La question le décontenança.
« Non, je ne crois pas…
— Hmmm, vous aviez une réservation sur le vol de 15 h 30. »

Le ton mielleux sur lequel était prononcé le mot « réservation » sonna désagréablement à son oreille, il regarda son billet d’avion par-dessus le comptoir et vérifia que son interlocutrice avait raison.

Il avait plus ou moins le souvenir que, lorsqu’il avait effectué la réservation, quelques semaines auparavant, il avait eu envie de rentrer rapidement et avait choisi un vol plus tôt que d’habitude. Ensuite, son programme avait changé et plusieurs rendez-vous étaient venus s’inscrire dans son emploi du temps de l’après-midi. Très occupé, il avait oublié la question de la réservation. Trois jours plus tôt, lorsqu’il avait reçu son billet aller-retour, il n’avait pas vérifié non plus. Il croyait donc avoir, comme d’habitude, une place réservée dans l’avion du soir.

Il était 18 h 30 à présent. Le vol de 15 h 30 était parti depuis longtemps. Sans lui.

« Il n’y a pas de place sur le vol de 19 h 50 ?

— Un instant s’il vous plaît, dit l’hôtesse en commençant à pianoter sur son clavier, les yeux rivés sur son écran. Je suis désolée, l’avion est complet. S’il y avait eu des places il n’y aurait pas eu de problème pour changer de vol mais à partir de demain il y a un long week-end, alors… »

Voilà donc la raison de l’affluence inhabituelle dans l’aéroport. Il jouait de malchance.

« Voulez-vous que je vous inscrive sur la liste d’attente du vol de 19 h 50 ainsi que du vol suivant ?

— Oui, s’il vous plaît. Et par sécurité, pouvez-vous me réserver une place pour demain ? »

Il craignait que les avions du lendemain soient aussi complets mais, heureusement, il restait des places sur un vol supplémentaire tôt le matin. Il était donc assuré de pouvoir rentrer le jour suivant mais il préférait repartir le jour même.

Le ticket d’inscription sur la liste d’attente qu’on lui remit portait le numéro 67. Le plus souvent, un certain nombre de passagers en attente renoncent à voyager ou prennent des vols sur d’autres compagnies, alors, s’il s’agit d’un gros avion d’une capacité de plus de 400 places, 20 à 30 personnes de la liste d’attente peuvent généralement finir par monter.

Le problème, c’était ses bagages. Comme il n’était pas certain qu’il pourrait partir, la compagnie ne voulait pas les enregistrer. Il devait les garder avec lui jusqu’à la salle d’embarquement et, justement aujourd’hui, il était particulièrement chargé. Pour couronner le tout, un des bagages était un carton, pas commode à porter.

Finalement, il conserva le chariot sur lequel il avait déposé ses affaires et se mit dans la file d’attente pour les vérifications d’identité.

En raison d’incidents récents le contrôle était plus sévère que d’habitude. La préposée était une jeune femme qui manquait d’habitude et appliquait le règlement à la lettre.

Il se dit que c’était le genre de personne à lui faire une remarque du genre : au-delà de cette limite, les chariots sont interdits. Effectivement, il n’y coupa pas.

« Je suis en liste d’attente et je dois apporter mes bagages jusqu’à la salle d’embarquement. Vous voyez bien que je ne peux pas les porter à la main.

— Mais les chariots sont interdits au-delà de cette limite.

— Alors pouvez-vous me dire comment je dois faire pour porter mes bagages ? »

Il se dit qu’il avait posé la question sur un ton peut-être un peu brutal.

Une vive discussion s’ensuivit et au bout d’un moment un supérieur arriva.

« Oui, ça va. Pour les listes d’attente c’est particulier. »

Il fallut quand même passer aux rayons X les bagages censés être enregistrés pour la soute.

« Vous n’auriez pas quelque chose comme des ciseaux ? »

Zut !

« Si. C’est un bagage que je comptais enregistrer, pas emporter en cabine.

— Je peux vérifier ?

— Je vous en prie. »

Il ouvrit son sac et en sortit une petite paire de ciseaux à moustache qu’il remit au contrôleur.

« Je peux les mesurer ?

— Allez-y. »

Est-ce que c’est vraiment la peine de me demander mon accord avant chaque action, se demanda-t-il en regardant le contrôleur poser une règle sur les ciseaux. Pourquoi lui parlait-il de cette façon hypocritement polie et au fond si lourdement insistante ?

S’il fallait qu’il dépose l’objet considéré comme dangereux, son vol n’étant pas fixé, où et quand devrait-il le récupérer ? Il y avait un manque de coordination entre le système des listes d’attente et l’organisation de la sécurité.

« Monsieur. Ces ciseaux entrent dans la catégorie des objets admis en cabine. Merci pour votre collaboration. »

Il se rendit ensuite dans la salle d’embarquement du vol de 19 h 50 et attendit l’heure du départ, mais il ne put prendre cet avion-là.

Pendant qu’il se dirigeait vers la salle d’embarquement du vol suivant, son estomac vide commença à se plaindre. En arrivant à l’aéroport à 18 h 30 il pensait avoir le temps de manger dès qu’il aurait terminé son enregistrement mais rien ne s’était passé comme prévu. Avec ses encombrants bagages, il n’avait pas suffisamment de temps pour se rendre à l’étage supérieur où se trouvaient les restaurants. En attente d’un siège qui se libérerait, il risquait de manquer sa chance s’il ne restait pas posté dans la salle d’embarquement.

Et puis finalement, à 4 personnes près, il ne put pas non plus monter dans le vol suivant, le dernier de la journée.

« Ah, quelle chance on a eue ! C’était limite ! » lancèrent quelques personnes en se pressant vers l’entrée de l’avion.

Il évita de les regarder et s’éloigna de la salle d’embarquement.

Depuis un téléphone public, installé à côté de la salle, il appela un hôtel accessible en monorail et s’assura qu’il pourrait avoir une chambre pour la nuit. Comme il devrait revenir le lendemain à 6 heures du matin, il lui fallait un hôtel proche de l’aéroport.

Ensuite, sortir du hall d’embarquement ne fut pas une mince affaire.

Passer la sécurité en sens inverse ne posa aucun problème mais au-delà du comptoir, le dernier avion ayant décollé, le rideau de fer était déjà descendu.

La seule solution qui lui restait était de suivre le circuit des passagers à l’arrivée. Il marcha le long de couloirs sans fin en poussant son chariot, utilisa l’ascenseur pour descendre à l’étage inférieur et atteignit enfin le hall des arrivées.

Il avait pensé laisser ses bagages dans une consigne automatique pour la nuit, mais, en réfléchissant au parcours qu’il aurait à faire le lendemain matin, il se dit qu’il ferait mieux de les rapporter jusqu’au hall des départs.

Il chercha un ascenseur, remonta à l’étage supérieur, déposa ses bagages dans un des casiers d’une consigne automatique et glissa soigneusement dans son portefeuille le papier sur lequel était imprimé le code secret. Il ne manquerait plus qu’il ne puisse pas rouvrir le casier !

Il avait pu obtenir une place sur le premier vol du matin mais on l’avait prévenu que les suivants étaient tous complets. S’il manquait son avion il n’y aurait plus rien à faire.

Avec un sac à dos pour seul bagage il prit le monorail, descendit à la première station et marcha un peu.

À la réception de l’hôtel il rencontra un nouveau problème.

Il donna sa carte de crédit mais, malgré la confirmation téléphonique de l’accord de sa banque, l’hôtel lui demanda de signer un récépissé n’indiquant aucune somme.

« Je ne signe pas une note en blanc, refusa-t-il catégoriquement. C’est une chose à ne jamais faire et que vous ne devriez jamais demander à un client. Vous n’avez peut-être pas confiance en moi mais moi non plus je ne vous fais pas confiance à ce point. »

Après une discussion plutôt vive, l’hôtel finit par renoncer.

Il se dit qu’encore une fois il avait peut-être pris un ton un peu trop dur. Sans doute parce qu’il avait faim.

D’où venait donc ce sentiment qu’il avait de ne pas se faire comprendre ? Les individus avec lesquels il y avait eu un accrochage ce jour-là étaient tous deux des « préposés ». Ils agissaient chacun selon un protocole fixé d’avance. Au contrôle de sécurité, la responsable n’avait rien d’autre en tête que la règle interdisant les chariots au-delà d’une certaine limite. Il lui était impossible de prendre en compte la situation particulière dans laquelle il était de devoir aller jusqu’à la salle d’embarquement avec ses encombrants bagages.

Il n’y avait pas de discussion possible. Elle ne pouvait rien dire d’autre que les répliques préalablement enregistrées dans son esprit.

C’était la même chose à l’hôtel. Si le réceptionniste avait renoncé à sa demande, ce n’était pas le résultat d’une discussion logique. Il avait abandonné parce que le client était pénible, c’est tout. Et cela ne changerait en rien la consigne selon laquelle il fallait faire signer un récépissé en blanc aux clients de dernière minute venus sans réservation préalable, pour une seule nuit, afin d’éviter qu’ils ne partent sans payer.

En pensant à tout cela il se sentit soudain très las.

Il déposa son sac à dos dans la chambre. Le problème suivant à résoudre était sa faim.

Après toutes ces épreuves pas question de régler ça à la légère : il voulait se faire un peu plaisir avec un bon repas.

Il n’avait cependant pas du tout envie de manger à l’hôtel.

Tout à l’heure, sur le chemin entre la station du monorail et l’hôtel, il avait aperçu quelque chose. Quelque part, dans un coin de son esprit, une image agréable s’était gravée.

Dans l’ascenseur, pendant qu’il descendait vers la réception, ce souvenir se précisa. C’était un menu écrit sur un petit tableau noir.

Quelque part, à l’entrée d’un restaurant, une ardoise sur laquelle était écrit le mot huîtres. Il se dit que dans la situation présente, des huîtres et du vin blanc lui remonteraient sans doute le moral.

Il adorait les fruits de mer.

Il remonta le chemin vers la station à la recherche de cette ardoise. Comme elle était orientée pour être vue par les passants venant de la gare, il passa une fois devant sans la repérer, puis il se retourna et l’aperçut.

Il s’agissait d’un restaurant assez simple du genre bistrot. Sur l’ardoise, il y avait une liste de recommandations du jour et la seconde en partant du haut était des « Oysters importées par avion directement de Washington ».

Il entra dans le restaurant.

« Nous fermons à 22 heures. Cela vous conviendra-t-il ? » lui demanda une serveuse vêtue d’un chemisier blanc et d’une jupe noire avec, par-dessus, un long tablier noir.

Il regarda sa montre : 21 heures 25. Il restait suffisamment de temps a priori pour un dîner en solitaire.

Peut-être était-il déjà tard pour le quartier car il n’y avait que deux clients dans le restaurant. Deux femmes seules. On le guida à une place leur faisant face, à égale distance des deux.

Il avait l’impression de se trouver entre les baffles d’une stéréo : une femme à droite et une à gauche, chacune en train de manger.

Il se fit la réflexion qu’il ne fallait pas qu’il les observe trop fixement et posa donc vaguement son regard devant lui. Elles entraient quand même toutes les deux dans un coin de son champ de vision. Chacune avait une assiette devant elle. Celle de gauche en était déjà à la glace et au café, celle de droite tenait un couteau et une fourchette et, à gauche de son assiette, était posé un verre de vin rouge.

La serveuse lui donna le menu. Elle apporta également un tableau noir du même format que celui qui était à l’entrée ainsi qu’un trépied qu’elle installa devant lui.

Il relut le menu et découvrit que les huîtres étaient à 250 yens la pièce. C’était plutôt cher. Il se dit qu’elles devaient être grosses. Une demi-douzaine ce serait peut-être trop. Quatre devraient suffire.

Pour le vin, comme il ne restait qu’une demi-heure avant la fermeture, il se dit qu’il aurait trop d’une bouteille mais qu’un seul verre, par contre, ce serait un peu triste. Il regarda le menu plus en détail et découvrit que le restaurant avait eu la bonne idée de proposer une cuvée maison en carafe. Cela correspondait à une demi-bouteille, ce serait parfait.

Et pour plat principal s’il prenait le poulet sauté à la créole ?

Au bout d’un moment la serveuse revint.

« Les huîtres, elles sont grosses ? demanda-t-il.

— Les oysters ?

— Oui. »

Quel besoin avait-elle de le dire en anglais ?

« Un instant s’il vous plaît », dit-elle puis elle alla se renseigner à la cuisine.

Elle revint rapidement.

« Elles sont grosses.

— Bon, alors j’en prendrai quatre. Et puis le vin blanc maison en carafe. Et ensuite le poulet à la créole. »

Il avait terminé sa commande.

Il n’avait plus qu’à attendre.

Au moment où la femme de gauche finissait de boire son café, son téléphone portable sonna. Elle le colla à son oreille et se mit à parler avec un air joyeux. La conversation ne dura pas longtemps et, après avoir rangé l’appareil, elle resta immobile. Elle semblait attendre quelque chose, ou quelqu’un.

Il est généralement plus facile d’observer le visage d’une personne quand elle est occupée. Tout en se faisant cette réflexion, il posa son regard sur elle : visage ovale, maquillage léger, elle était assez ordinaire. Elle devait avoir dans les 25 ans.

La femme de droite poursuivait son repas. Ses traits restaient sans aucune expression. D’après ce qu’il pouvait percevoir du coin de l’œil, elle était minutieusement maquillée et, tout en mangeant, elle conservait une position assise parfaite, le dos bien droit. Il n’arrivait pas à voir le contenu de son assiette.

Le verre de vin rouge était à moitié vide. Il se dit que, même lorsque l’on était seul pour manger, un verre de vin était un bon moyen de rendre le repas agréable. Elle devait avoir un tout petit peu plus de trente ans. Elle portait une élégante veste en tricot gris. Au bout de plusieurs coups d’œil rapides il put voir qu’elle était plutôt jolie.

On lui apporta ses huîtres. Elles étaient effectivement grosses et valaient les 250 yens. On ne pouvait pas les manger en une seule bouchée. Cela aurait d’ailleurs été dommage de se forcer à les avaler en une seule fois.

Elles avaient aussi beaucoup de saveur et leur chair était ferme. Rien à voir avec les huîtres d’élevage classiques, légères et peu goûteuses. Comme les grosses huîtres de roche de la région de Noto. Leur léger manque de parfum était largement compensé par leur taille et leur goût.

Tout en mangeant ses huîtres et en buvant son vin blanc, il se dit que les choses prenaient un tour plutôt agréable. S’agissant d’une cuvée maison il n’avait pas pu choisir la provenance du vin mais, finalement, il se mariait très bien avec les huîtres.

Tout en le dégustant il sentait une légère ivresse se répandre en lui. Le sentiment de contrariété de ne pas avoir pu prendre l’avion s’estompait peu à peu. Il utilisait ce moyen de transport presque tous les mois pour venir dans la capitale et c’était peut-être inévitable que, parfois, il ne puisse pas obtenir de place.

La dernière fois qu’il n’avait pas pu prendre un avion c’était en été, deux ans plus tôt, parce que son vol avait été annulé en raison d’un typhon.

Les passagers d’un vol annulé n’ont aucune priorité sur les avions suivants. Ils peuvent seulement attendre que des places se libèrent. Le plus souvent, les compagnies aériennes organisent des vols supplémentaires pour les passagers restés sur le carreau mais il avait alors un numéro supérieur à 900 sur la liste d’attente et avait dû patienter toute une journée dans l’aéroport avant de pouvoir enfin décoller dans la soirée.

Cette fois, il était assuré de pouvoir prendre le vol du lendemain matin, c’était déjà mieux. Sans compter que les huîtres étaient vraiment délicieuses et puis que les deux jeunes femmes n’étaient pas désagréables à regarder.

Juste au moment où il se faisait cette réflexion un homme fit irruption dans le restaurant. Dès qu’elle l’aperçut, la femme de gauche lança un cri de joie et se leva. Ce devait être la personne qu’elle attendait.

L’homme était en costume, un manteau marron clair posé sur les épaules et un attaché-case à la main. Il devait sans doute manger avec elle mais avait été retenu par son travail. Il avait appelé la jeune femme sur son portable pour s’excuser et lui demander de dîner sans lui, puis il avait rappelé pour prévenir qu’il n’allait plus tarder (c’était l’appel de tout à l’heure) et il arrivait enfin. Il lui sembla évident que les choses s’étaient passées ainsi.

L’homme saisit l’addition, prit la femme par l’épaule et s’empressa de quitter le restaurant.

Quand le calme fut revenu, il songea que cet homme lui avait fait l’effet d’une véritable tornade. Il se demanda si cette impression était partagée et jeta un œil vers la femme de droite, mais elle venait de terminer son plat principal et attendait le suivant sans aucune expression sur le visage, le regard dans le vide. Elle était très belle mais le fait qu’ils ne soient plus que les deux seuls clients du restaurant ne lui parut pas suffire à fournir un prétexte pour lier conversation.

C’est en se faisant cette réflexion qu’il comprit : mais oui, discuter, c’est de ça que j’ai envie ! Pas un échange formel comme avec l’hôtesse de l’air, la préposée à la sécurité, le réceptionniste ou la serveuse, non, une vraie conversation !

Il avait terminé ses huîtres et attendait lui aussi le plat suivant. Il restait encore pas mal de vin. Il tartina du beurre sur un bout de baguette grossièrement coupée et grignota sa tartine tout en sirotant son verre de blanc. C’était bon aussi.

La serveuse passa devant lui pour apporter le plat suivant à la femme.

C’était un dessert accompagné d’un café. Sur une grande assiette il y avait quelque chose comme un gâteau et de la glace avec un coulis de fruits et de la crème chantilly décorée d’une fraise. Le gâteau était recouvert d’un glaçage de sucre blanc.

Le dessert était la partie du repas qu’il omettait le plus souvent. Il comprenait cependant parfaitement que certaines personnes ne puissent s’en passer. Moi, c’est plutôt un Cognac qui me fait plaisir, mais certaines personnes préfèrent un dessert. Surtout les femmes.

Tout en se faisant ce genre de réflexion il suivit vaguement du regard le parcours de l’assiette.

Quand elle fut posée sur la table il se produisit quelque chose qui n’était pas arrivé jusque-là. La bouche de la femme se détendit.

Elle laissa échapper un rire.

Et puis, utilisant successivement le couteau, la fourchette et une grande cuiller plate, lentement, par petites bouchées, elle dégusta son dessert.

Il fut impressionné par ses gestes. Elle paraissait apprécier au plus haut point ce qu’elle mangeait. Son expression était proche de l’extase.

Comme la preuve vivante du principe qui veut que la nourriture rende les gens heureux, son visage affichait ouvertement sa joie.

On lui apporta son poulet. Il ne fut pas déçu non plus par son plat et tant le fort parfum que la saveur relevée du piment lui aiguisèrent l’appétit. Pas au point d’atteindre l’extase cependant. Son plat  ne pouvait sans doute pas être comparé au dessert de la femme.

Après quelques bouchées du poulet il jeta un regard vers elle.

Elle était en train de porter à sa bouche la toute dernière et donc précieuse cuillerée de son dessert.

Leurs regards se croisèrent.

C’était la première fois, depuis qu’il s’était assis face à elle.

Elle lui fit un large sourire.

« Vous avez l’air de vous régaler, dit-il en pensant que c’était le bon moment pour lui adresser la parole.

— J’ai eu une journée affreuse, dit-elle, quand elle eut avalé sa dernière bouchée.

— Ah bon ? Moi aussi. »

Elle ignora sa réponse.

« Une journée vraiment terrible, je vous assure. Vous voulez bien que je vous raconte ?

— Oui, avec plaisir. »

Il acquiesça en se disant qu’il aimait bien sa façon de parler, avec une légère pointe de sans-gêne.

Elle saisit la tasse de café et la sous-tasse et vint s’installer devant lui.

À présent qu’elle était assise juste face à lui il voyait combien elle était belle, avec un joli visage expressif. Sa bouche, plutôt large, rendait son sourire resplendissant.

Elle rayonnait de la vitalité que le dessert lui avait redonnée. Elle devait être de ces personnes dont le visage montre les sentiments.

« Maman a disparu avec mon argent, lança-t-elle sans préambule.

— Votre mère ?

— Oui. Elle a un faible pour la gent masculine. Elle est toujours séduite par des moins que rien, ça fait toujours des drames et ils la laissent finalement toujours tomber. Malgré tout, ça ne lui sert jamais de leçon.

— Je vois. »

Il y a des personnes que l’alcool rend volubiles, elle, c’est peut-être les sucreries qui la rendent bavarde. À moins que ce soit le sentiment libérateur d’arriver enfin au bout de la journée ?

« Ce coup-ci encore c’était le même topo. J’ai croisé le type et il m’a paru pire encore que les précédents. J’ai dit à Maman que ce genre d’homme ne valait rien, mais elle n’a pas voulu m’entendre.

— C’est comme ça l’amour…

— Oui. Elle est amoureuse. Chaque fois. Mais c’est très superficiel tout ça. Elle en fait toute une histoire, elle s’excite, et puis elle finit par revenir. Elle revient parce qu’elle s’est fait jeter. Alors vous comprendrez que voir ça, moi, ça me retire l’envie d’approcher les hommes.

— Ah bon ?…

— Maman disait que cette fois c’était différent. Sauf qu’elle dit toujours ça. Mais là, c’est vrai, elle n’était pas tout à fait comme d’habitude. En fait, elle était plus gravement atteinte.

— C’était le grand amour ?

— Avec ma mère c’est toujours le grand amour. C’est bien là le problème. Mais là elle est vraiment tombée sur un sale type et elle s’est laissée embarquer encore plus loin qu’avant. Je me disais que ça allait mal tourner.

— Je vais peut-être vous paraître indiscret mais… votre père ?

— Mon père est mort quand j’avais sept ans. Maman travaillait et elle s’en sortait à peu près bien pour vivre. Du coup j’ai grandi en vivant très près de ma mère. Et c’est aussi pour ça que j’ai toujours suivi le détail de ses nombreuses aventures amoureuses.

— Suivi de manière critique ?

— Oui, très critique. Hier soir, en rentrant à la maison, fatiguée par une journée de travail, j’ai trouvé une lettre de Maman sur la table. “J’ai dû t’emprunter de l’argent. Je t’assure que je te le rendrai plus tard, ne t’inquiète pas. Meilleurs sentiments. Maman”. Rien d’autre. Et à côté, il y avait mon sceau et mon carnet de banque avec mon compte vidé.

— Elle est allée jusqu’à emporter les économies de sa fille pour partir rejoindre un homme ?

— Vous avez tout compris, répondit-elle d’une voix forte. Et son “meilleurs sentiments”, qu’est-ce que ça vient faire dans la lettre d’une mère à sa fille, hein ?

— C’est vrai, c’est bizarre.

— C’est pour ça que j’ai passé la journée à la chercher, en téléphonant un peu partout, que bien sûr je ne l’ai pas trouvée, que je suis très en colère pour l’argent mais que l’idée de devoir entendre ses plaintes et ses justifications quand elle reviendra complètement fauchée me semble encore plus insupportable. »

Elle le regarda droit dans les yeux.

« C’est insupportable les gémissements et les excuses, vous comprenez ?

— Oui. Je vous comprends très bien, répondit-il, décontenancé par cette question soudaine.

— C’est toujours la même chose avec Maman. Lamentations et justifications. Et puis aussi, je vois bien que j’ai avec ma mère un rapport de dépendance réciproque typique et tout ça me semble d’autant plus insupportable. Je me suis dit que cette fois c’était vraiment l’occasion de couper les ponts mais, finalement, je ne peux pas vendre la maison qui est à son nom, alors j’en finis par penser que, quoi que je fasse, il me sera toujours impossible de rompre totalement les liens entre nous…

— Vous pourriez aussi tomber amoureuse, non ?

— Impossible ! Il n’y en aurait plus une pour rattraper l’autre ! On serait toutes les deux victimes des hommes.

— Vous voyez les choses comme ça ?

— Bien sûr. Je déteste les hommes. Sans doute parce que j’ai grandi en voyant Maman. Je m’en tiens à distance.

— Je vois, dit-il.

— Voilà pourquoi j’ai passé une journée effroyable.

— Je comprends, dit-il, mais elle ne l’écoutait pas.

— En plus j’ai eu beaucoup de problèmes à résoudre au boulot aujourd’hui et j’en avais vraiment ma claque en venant dans ce restaurant. Je me suis dit que j’allais essayer de me remonter le moral en mangeant. J’ai pris plusieurs plats et j’ai couronné le tout avec ce fameux dessert.

— Oui, j’ai vu.

— Vous avez compris alors, dit-elle avec de nouveau une voix forte. Grâce à ce dessert, et puis, grâce au fait d’avoir pu vous parler, je me sens beaucoup mieux. J’ai l’impression que je suis prête à affronter les lamentations et les excuses de Maman qui viendront sûrement dans quelques mois. Je pense que je vais pouvoir lui demander que, cette fois, ce soit vraiment la dernière.

— La passion de votre mère ce coup-ci, c’est peut-être du sérieux.

— Je ne pense pas que ce soit possible, mais bon, je veux bien ne pas exclure totalement cette possibilité.

— Et pour le cas où tout finirait quand même par des lamentations et des excuses, dorénavant, prenez soin de cacher votre carnet de banque dans un endroit qu’elle ne connaît pas.

— Vous avez raison. C’est un conseil judicieux que vous me donnez. Je le suivrai. »

La femme se leva.

« Excusez-moi de vous avoir raconté tout ça alors qu’on ne se connaît pas. Mais vous savez, je pense que c’est parce que vous êtes un inconnu que j’ai pu parler.

— Je vois.

— Votre poulet, il a refroidi. »

Il s’aperçut qu’il avait gardé les yeux fixés sur la femme et que, complètement absorbé par son histoire, il en avait effectivement oublié de manger.

« Ça va aller, il est encore mangeable comme ça.

— Vous êtes sûr ? Je l’espère… »

Elle retourna à sa table, récupéra son grand sac, son manteau et l’addition puis le regarda à nouveau.

« Bon, au revoir. Merci.

— Merci à vous.

— Au fait, vous aussi, quand vous mangiez vos huîtres, vous aviez l’air très heureux vous savez ! » lança-t-elle, puis elle quitta le restaurant à grands pas.

Au fond de lui restaient trois raisons de se sentir insatisfait. La première était que, malgré ce qu’il lui avait dit, le poulet avait effectivement refroidi et était moins bon. La deuxième, que le contact avec quelqu’un dont il avait écouté l’histoire si intime puisse ainsi être purement et simplement interrompu. Dans quelques mois, il aurait bien aimé la revoir et l’écouter à nouveau après qu’elle se serait mise en forme avec un dessert. Il aurait bien aimé savoir ce que serait devenue la passion de la mère, mais hélas, il n’en aurait pas la possibilité. Et puis, la troisième, c’était qu’il n’ait pas pu dire pourquoi il avait mangé ses huîtres avec autant de délectation qu’elle son dessert. Elle ne lui avait pas donné l’occasion de dire lui aussi pourquoi sa journée avait été terrible.

De toute façon, en comparaison avec elle dont la mère, folle d’amour, venait de s’enfuir avec toutes ses économies, le fait qu’il ait raté un avion aurait sans doute paru une broutille. Et en se livrant, il aurait sans aucun doute essuyé un commentaire du genre « évidemment, les hommes sont si bêtes »…


Ikezawa Natsuki, Toshi seikatsu
Kimi no tame no bara, Shinchosha, 2007
Traduction Corinne Quentin

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