Le sabre de bambou #4

IV

Les travaux de réfection des berges de la rivière Goken[1] s’arrêtaient avec la tombée du jour. Quand il rentra à son humble auberge de la rue Hatsuhana, le dos empourpré par les reflets du soleil couchant, il faisait si sombre que c’est à peine si l’on distinguait le visage des gens.

Après s’être lavé les bras et les jambes près du puits qui se trouvait derrière l’auberge, Tanjurō entra directement par la porte de service. Quand il passa près de la cuisine débordante de lumière, des voix de femmes qui discutaient joyeusement et des bruits de vaisselle qu’on lave lui parvinrent mais, par chance, personne ne parut remarquer sa présence.

Tout en ayant la sensation que l’odeur du riz cuit s’infiltrait dans son ventre creux, il avait atteint le pied de l’échelle, lorsqu’il se retrouva nez à nez avec Gonzō, le propriétaire de l’auberge, qui venait justement de descendre.

« Ah, Aubergiste ! Vous tombez à pic ! »

Tanjurō tira une grande bourse de sa poche. Il y piocha quelques pièces de cuivre, qu’il laissa choir une à une dans la grosse paluche de Gonzō en les comptant à voix haute.

« Voici l’argent pour le repas de demain. Je compte sur vous. »

Sitôt son dû empoché, Gonzō se dirigea vers la salle commune sans même prononcer un mot.

Grossier personnage ! pensa le samouraï. Mais étant donné sa situation – l’aubergiste lui permettait de loger chez lui sans payer de loyer, seulement les frais de bouche – il ne pouvait se plaindre de Gonzō.

Demain aussi, on dirait qu’il va faire beau.

Épuisé, Tanjurō monta l’escalier en traînant des pieds lourds comme des pierres. Vu que les ouvriers qui travaillaient à la rivière étaient embauchés et rémunérés à la journée, pour peu qu’il ne pleuve pas, il n’aurait pas de mal à gagner son riz quotidien.

Il pénétra dans une petite pièce perdue au fin fond de l’habitation, qui lors de son arrivée avec sa famille servait de débarras.

« Ah, te voilà de retour ! »

Une silhouette remua dans la pièce sombre et la voix de Tami se fit entendre.

« Les enfants dorment, alors fais attention où tu mets les pieds.

— D’accord. »

Il y eut un martèlement de silex et une lanterne s’alluma. Sa lueur révéla le plateau posé au-dessous, ainsi que les deux fillettes qui reposaient près du mur. Comme l’huile était chère, même le soir ils n’allumaient qu’un moment, lorsque Tanjurō dînait à son retour. Les petites comprenaient elles aussi la situation et, dès que la nuit tombait, elles se hâtaient de se glisser dans leur mince futon pour dormir.

« Pas de message de messire Tsuge ? demanda Tanjurō en dévorant son repas, du blé et du millet mêlés d’à peine quelques grains de riz, accompagnés de crosses de fougères sèches comme de la corde bouillies dans de la sauce soja et des radis marinés plutôt coriaces.

— Non, toujours pas », répondit Tami d’une voix où perçait le découragement.

Cela faisait presque un mois qu’ils s’étaient installés dans cette auberge, le soir du jour de leur première visite au château. Se fiant aux paroles de Tsuge Hachirōzaemon, ils avaient patiemment attendu, mais le commandant n’avait jamais donné de ses nouvelles. Le samouraï avait bien pensé aller s’enquérir de la situation, seulement il craignait de fâcher Tsuge en ayant l’air de se montrer insistant. Sans compter que depuis qu’il avait commencé à travailler sur le chantier de la rivière afin de gagner chaque jour de quoi subsister, il ne lui restait ni le temps ni l’énergie de rendre visite au commandant. Le soir, à peine son repas achevé, il était si las qu’il sombrait aussitôt dans le sommeil.

« Mon aimé… ? appela Tami d’une voix basse et hésitante.

— Mmm ?

— L’aubergiste est encore venu me réclamer de l’argent, avoua-t-elle, tandis que Tanjurō s’efforçait désespérément de broyer le bout de son radis récalcitrant avec ses molaires. Il insiste pour que nous payions la chambre.

— …………

— Sinon, il a dit que nous ne pourrons pas loger ici plus longtemps.

— Ignore-le », trancha le samouraï, enfin venu à bout de la queue de son radis.

Quand ils s’étaient rendus à cette petite auberge nommée L’Oie sauvage, ils avaient d’abord été accueillis par l’intendant, puis par le propriétaire. Les détaillant tous quatre de pied en cap, Gonzō était resté indécis pendant un moment, mais en lui montrant la lettre de recommandation adressée à Tsuge le samouraï avait réussi tant bien que mal à obtenir une chambre.

Mais environ dix jours plus tard, quand Tanjurō, sommé de régler une partie du loyer, avait avoué qu’il n’avait pas un sou vaillant, les gens de l’auberge avaient changé brusquement d’attitude. La famille avait été reléguée dans le débarras, sans nourriture ni même huile pour s’éclairer. Un traitement dont le but manifeste était de la faire déguerpir. Tanjurō s’était néanmoins arrangé avec le propriétaire et, sur la promesse qu’il payerait au moins les repas quoi qu’il advienne, lui et les siens avaient pu rester jusqu’à ce jour. Il avait également raconté à l’aubergiste qu’il avait sollicité un poste d’officier auprès de Tsuge Hachirōzaemon, mais apparemment, Gonzō n’y croyait plus.

« Dis…

— Mmm ?

— Il m’a fermement conseillé d’aller me prostituer.

— Quoi ! »

Tanjurō posa ses baguettes. Cette nouvelle le consternait, et le feu ne tarda pas à lui monter au visage.

« L’impudent ! » gronda sourdement le samouraï.

Se levant, il se dirigea vers le placard et en sortit son sabre, dont il se ceignit.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? s’alarma Tami, qui lui barra le passage en écartant les bras.

— Tuer l’aubergiste. Je ne peux pardonner un tel affront !

— Calme-toi. Qu’est-ce que tu y gagneras, si tu le tues ? Qu’allons-nous devenir, les enfants et moi ? À quoi aura servi tout ce que nous avons enduré jusqu’à maintenant ? »

Tanjurō dévisagea furieusement Tami quelques instants mais, finalement, il décrocha lentement son sabre et le rangea dans le placard.

« Je n’ai plus faim », lâcha-t-il.

Et sur ces mots, il s’étendit de tout son long sur le tatami roussâtre et pelucheux.

« Demain, j’irai vendre mon sabre », annonça Tanjurō à voix basse un peu plus tard, quand son épouse revint après avoir débarrassé le plateau. Il n’avait pas cessé de fixer le plafond. Sur le point de dire quelque chose, Tami se ravisa et se contenta d’exhaler un soupir.

« Ah, j’avais oublié ! lança-t-elle tout à coup avec entrain. Madame Tora m’a fait un petit cadeau. Que dirais-tu d’y goûter ? »

Tous les employés de l’auberge ne regardaient pas le samouraï et sa famille d’un œil mauvais. Une domestique d’une quarantaine d’années du nom de Tora leur témoignait une sincère compassion et leur offrait parfois à manger.

À l’évocation de nourriture, Tanjurō s’était redressé comme un ressort. Tami posa devant lui une bonne dizaine de noix.

« Tu veux bien les casser, s’il te plaît ?

— Ooh… D’accord ! »

Le samouraï se leva avec empressement et, après avoir détaché le petit poignard fixé au fourreau de son sabre, il en usa pour briser la coquille des noix avec dextérité. Tami essuya de sa manche une longue épingle à cheveux, et quand, de la pointe, elle sortit un fruit de son enveloppe, une odeur appétissante se mit à flotter dans la pièce.

Pendant quelque temps, le couple s’absorba dans le décorticage et la dégustation des noix. Lorsqu’ils eurent fini de manger et que Tami eut jeté les coquilles, Tanjurō désœuvré se rallongea. Sa jeune épouse ne tarda pas à éteindre la lanterne. Alors, par la fenêtre restée ouverte, les rayons bleutés de la lune vinrent inonder la chambre, accompagnés de l’air froid de la nuit.

Tami s’étendit doucement auprès de Tanjurō.

« La lune est belle.

— Mmm…

— C’était il y a deux ans, je crois, la dernière fois que nous avons contemplé une lune comme celle-ci. À Utsunomiya.

— Mmm…

— Bas les pattes ! »

La main de Tami claqua.

« Il est grand temps d’étendre le futon et de dormir !

— …………

— Mon amour ?

— …………

— Si je deviens encore grosse, ce sera tant pis pour toi ! »

Brusquement la voix de Tami laissa place à des halètements contenus, qui troublèrent la pâle lumière. Dans le jardin sous la fenêtre, les grillons émettaient un chant ténu.

Au bout d’un moment, le couple s’immobilisa mais, telle une cigale, Tanjurō resta posé sur la poitrine blanche de son épouse. Il s’était subitement endormi, et l’on entendait le souffle paisible de sa respiration. Tami enlaça délicatement sa tête.

« Pour toi aussi, je sais que c’est dur. »


[Épisode suivant]


[1] Gokengawa est l’ancien nom de la rivière Uchikawa à Tsuruoka, ville natale de l’auteur.


Fujisawa Shūhei, Takemitsu shimatsu, 1976
Traduction Sophie Bescond

© Nobuko Endo 1976
Japanese edition published by SHINCHOSHA Publishing Co., Ltd.

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