Sakurajima #9

Une allocution de l’Empereur allant être retransmise à la radio, ce matin avait été donné l’ordre à tous ceux qui n’étaient pas de service de l’écouter. Ayant eu sous les yeux la plupart des télégrammes concernant notre unité, j’étais bien informé de la situation militaire, mais depuis ma venue à Sakurajima, je n’avais ni lu de journaux ni écouté la radio, et j’étais par conséquent coupé du monde extérieur. Je ne comprenais pas clairement le sens qu’avait la diffusion d’une allocution de l’Empereur. Cependant, partant du fait que c’était sans précédent, je pouvais imaginer le caractère important de la chose. L’incertitude me mettait les nerfs à vif.

Comme j’étais de service dans la matinée, je ne pus pas aller écouter. Ma période terminée, je retournai immédiatement aux quartiers d’habitation. La diffusion de l’allocution avait lieu sur l’esplanade au pied de la montagne. Tout le monde devait y être rassemblé. Même après que j’eus fini de prendre mon repas, les soldats qui étaient allés entendre la retransmission n’étaient pas revenus.

« Eh bien, c’est une allocution sacrément longue. »

J’allumai une cigarette et gagnai l’entrée de l’abri. De petites vagues se levaient dans la baie en contrebas et on entendait çà et là le chant des tsuku-tsuku-bōshi. Le soleil chauffait, mais les prémices de l’automne se faisaient sentir. Tournant les yeux en direction des quartiers d’habitation, je vis les soldats qui y revenaient par petits groupes de trois ou quatre. La diffusion devait être finie.

« Qu’est-ce que c’était comme allocution ? demandai-je à un jeune soldat que j’avais arrêté alors qu’il allait pénétrer dans l’abri. 

— La radio était mauvaise et je n’ai pas bien entendu, chef.

— Il y avait des parasites, c’était complètement inaudible, ajouta un autre soldat.

— Mais quand même, c’était long, non ?

— Après la retransmission, le commandant a parlé.

— Et il a dit quoi ?

— … Le commandant a dit qu’on avait un mauvais penchant à ne pas travailler, à fainéanter, à dormir pendant le service, mais que si l’on gagnait la guerre on pourrait se reposer autant qu’on le voudrait, et que si ce n’était pas maintenant qu’il fallait faire notre devoir, alors quand est-ce que ce serait ?

— Il a dit “si l’on gagnait la guerre”, hein ?

— Oui, chef. »

Les soldats saluèrent et pénétrèrent dans l’abri. Je jetai ma cigarette au bas de la falaise et me mis en marche vers la salle de cryptage. 

Hier, le chef des transmissions était venu dans la salle, avait passé en revue les recueils de codes et avait déclaré que, puisqu’on ne pouvait pas prévoir quand l’ennemi débarquerait, pour ne pas s’affoler à ce moment-là, il serait bon de brûler les recueils de codes inutiles ou peu utilisés. Nous avions prévu de les brûler aujourd’hui, cet après-midi. Moi aussi, je pensais être présent.

Alors que je descendais vers la salle de cryptage, je rencontrai un petit groupe de soldats qui portaient chacun une lourde caisse de bois sur leurs épaules.

« Les recueils de codes, c’est ça ?

— Oui, chef, c’est ça. »

J’empruntai avec eux le sentier menant au sommet. Ayant croisé un camarade sous-officier télégraphiste qui suivait des soldats chargés de bidons d’essence, je marchai avec lui en direction de la montagne, reprenant en sens inverse le chemin que je venais de parcourir. 

Il y avait un petit creux sur la pente faisant face au poste d’observation de l’autre côté du bois ; les soldats avaient posé là les caisses, puis s’étaient assis dessus pour éponger leur sueur. Quand nous nous approchâmes, ils se levèrent et commencèrent à sortir les recueils de codes. Les livres, tous reliés en rouge, certains grands et d’autres petits, certains usés et d’autres encore neufs, furent entassés en une haute pile dans le creux.

Le sous-officier télégraphiste se plaça du côté opposé du tas et versa de l’essence dessus. Je frottai une allumette. Des flammes bleues s’élevèrent, les reliures écarlates commencèrent à se déformer comme des créatures vivantes et, au bout d’un certain temps, les flammes virèrent au rouge. Mon cœur se serra d’un vague sentiment de regret. Je m’adressai au sous-officier télégraphiste.

« Je me demande à propos de quoi était la retransmission d’aujourd’hui.

— Eh bien, ils ont dit que c’était probablement un Rescrit impérial ordonnant de défendre les îles principales jusqu’à la mort.

— Qui a dit ça ?

— Le chef télégraphiste, et le premier maître Kira aussi. »

Je contemplai les flammes. De l’air chaud venait me frapper le visage de temps à autre, au gré de l’orientation du vent. Alors que les épais recueils de codes donnaient l’impression de fumer sans se consumer complètement, les pages se cornèrent encore et s’enflammèrent à nouveau. Des filets de fumée, poussés par le vent, s’étiraient dans le ciel. Une odeur de textile brûlé flottait dans l’air. Par moments, on entendait des crépitements et des flammèches jaillissaient brusquement.

« Ils ne vont pas tarder à débarquer, non ? »

Quand on poussa les recueils de codes avec un bâton pour les rassembler, de nouvelles flammes s’élevèrent. La fumée se fit plus épaisse.

« Si on fait trop de fumée, on sera bien embêté quand les Grumman viendront.

— Ils ne viendront pas plus aujourd’hui qu’ils ne sont venus hier. »

D’ailleurs, les Grumman étaient passés pour la dernière fois le jour où l’un d’eux avait tué la sentinelle, et hier comme avant-hier ils ne s’étaient pas montrés. Je me demandai si le fait que les avions ne viennent plus n’était pas dû à ce que la date du débarquement approchait finalement. N’avaient-ils pas arrêté les attaques sporadiques, et n’étaient-ils pas en train de préparer une opération de grande envergure ?

Que le point de débarquement fût Fukiagehama ou la côte de Miyazaki, dans tous les cas, ici, notre retraite serait coupée.

Même si l’on se réfugiait sur les hauteurs, il n’y avait pas non plus de fuite possible dans cette étroite chaîne montagneuse. De plus, comme cet endroit était une base des Unités spéciales d’attaque de la Marine, quand les bateaux Shinyô et les Kaiten seraient partis pour ne plus jamais revenir, nous n’aurions plus aucune mission à remplir. À ce moment-là, quel ordre pourrait-on bien donner aux hommes de l’unité, eux qui n’avaient même pas de fusils ?

La tête ailleurs, je regardais la couleur des cendres. Celles-ci paraissaient transparentes dans la lumière du plein midi. Le sommet était silencieux comme une tombe. Seuls des crépitements brisaient le silence. Les voix des soldats en train de discuter me semblaient étrangement lointaines. Au-delà de la fumée en suspension, le volcan de Sakurajima se dressait tel un géant. Tandis que je contemplais sa silhouette, un sentiment de paix et de calme vint emplir mon cœur.

Même si notre retraite était coupée, qu’est-ce que cela pouvait bien faire ? Il fallait arrêter de réfléchir. Même si je ne pouvais avoir une mort sereine, j’en choisirais une digne de moi. Une fois mon corps enterré et devenu de la matière inorganique, ce qui se passerait au Japon, la façon dont le Japon évoluerait, ces choses-là ne me concerneraient plus. J’allais vivre sans affolement, apaisé, jusqu’à ma mort…

« Second maître Murakami, il faut aussi brûler cette boîte ?

— Oui. Brûlez-moi ça. »

Les caisses de bois étaient brisées à grand bruit avant d’être jetées dans le feu les unes après les autres. Ainsi alimenté, le feu repartit de plus belle, ondulant et s’étirant comme une pâte de sucre d’orge. Je mis inconsciemment mes mains dans mes poches. Mes doigts rencontrèrent un petit objet craquant au toucher. Je le saisis et le sortis de ma poche. C’était le cadavre de la tsuku-tsuku-bōshi que j’avais attrapée l’autre jour. Elle était complètement desséchée, l’une de ses ailes arrachée. Quand je la fis rouler sur la paume de main, elle fit entendre un craquement. Je la lançai dans le feu discrètement, de façon à ne pas être vu par les autres. Elle disparut au milieu des cendres des recueils de codes calcinés.

Certains disaient qu’au moment de la mort, on se remémorait la totalité de sa vie, ou que le cerveau continuait à vivre pendant plusieurs secondes après le décès et éprouvait une violente douleur. Étaient-elles vraies, ces légendes que des hommes avaient tissées autour du trépas sans en avoir fait l’expérience ? Le cadavre de la sentinelle avait eu un visage véritablement paisible, mais ce n’était pas le faciès d’une personne morte en ayant acquis la connaissance de tous les secrets des hommes. C’était celui d’un homme ordinaire et banal, qui n’était déjà plus un soldat. Je ne savais pas pourquoi, mais je me souvenais avec émotion des taches sur le col de son uniforme, que j’avais vues lorsque je l’avais soulevé…


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Umezaki Haruo, Sakurajima, 1946
Traduction Chris Belouad

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