Une histoire de boîtes

Cela faisait déjà longtemps qu’on manquait de boîtes. À tel point que s’ils se contentaient d’attendre les distributions officielles, les foyers se retrouvaient dans des situations compliquées. Faute de boîtes pour ranger jouets et vêtements, c’était le bazar dans les logements. Les poubelles avaient elles aussi disparu : les rues étaient dans un état lamentable. Comme il fallait slalomer entre les détritus, tout le monde arrivait en retard à l’école et au travail. Mais le plus ennuyeux, c’était quand on voulait offrir un cadeau : sans boîte, il était tout nu. Toute excitation avait déserté les fêtes d’anniversaire.

Ça n’allait pas du tout. Tout le monde voyait bien qu’il fallait plus de boîtes. Au Parlement, on débattit pendant plusieurs jours d’un plan d’augmentation de la production. Du coup, majorité et opposition bataillèrent sur un point fondamental : « Qu’est-ce qu’une boîte ? » Pour rédiger une loi destinée à fabriquer plus de boîtes, il fallait d’abord s’accorder sur une définition.

Une boîte n’est-elle pas simplement constituée de quatre parois, un fond et un couvercle ? Certains énonçaient cela comme une évidence, mais si on la met en pièces, ce n’est que du carton ou des planches. En réalité, est-ce qu’une boîte n’est pas plutôt l’espace même que ces matériaux délimitent ? Voilà ce que soutenaient certains raisonneurs.

Pendant que le Parlement se perdait en palabres, la pénurie de boîtes ne cessait de s’aggraver. Pour finir, la première ligne du projet de loi n’était pas encore écrite qu’un plan d’augmentation de la production fut mis en œuvre. Un grand professeur d’université avait fait une découverte révolutionnaire : l’élevage de boîtes.

Chaque foyer devrait en élever une, c’était le socle du plan de production. Il fallait parler une fois par jour à la petite boîte envoyée par les services municipaux et l’exposer à la lumière artificielle deux heures chaque soir. Cela suffirait à la faire grandir et, une fois qu’elle aurait atteint une certaine taille, elle enfanterait des bébés boîtes.

Abordons maintenant l’histoire d’une femme solitaire et de sa boîte d’élevage. Devenue orpheline assez tôt, elle a toujours vécu seule. Elle s’appelle Sato. C’est une personne courageuse. Le matin, magnétiseuse pour le compte du Syndicat des sables ferrugineux, elle collecte de la limaille de fer le long des berges de la rivière ; l’après-midi, elle soigne les dizaines de milliers de petits rongeurs du réacteur de la centrale à hamsters, appelée Centrham. C’est un travail particulièrement éreintant.

Les multiples étages de la centrale sont à peine plus hauts que les roues à hamsters qui servent de générateur. Les humains y pénètrent à plat ventre. En rampant comme des militaires. Dans cette posture, ils prodiguent graines de tournesol et encouragements aux hamsters exténués et, quand ils en trouvent un mort, ils le remplacent par un nouveau. Sato tire chaque jour des dizaines de cadavres hors de la centrale. Chaque fois, cela lui fend le cœur.

Elle avait une forte tendance à l’empathie. Aussi n’était-elle pas très chaude pour élever une boîte. Certains semblaient s’en réjouir, comme s’ils y gagnaient un animal domestique ; puisque la boîte faisait des petits, c’était assurément une forme d’être vivant. Et pourtant, après avoir donné la vie, quand elle dépasserait une certaine taille, elle serait collectée et déchiquetée par les services municipaux. Avec les morceaux, on en fabriquerait une nouvelle, lui avait expliqué le préposé, mais Sato avait un mauvais pressentiment. Songer à l’issue annoncée de cette rencontre la faisait souffrir d’avance.

Celle que le préposé aux boîtes déposa chez elle était bleu clair et mesurait une vingtaine de centimètres de côté. Elle souleva le couvercle : l’intérieur aussi était bleu clair, d’un ton plus vif que l’extérieur.

« On dirait la couleur du ciel », ne put s’empêcher de murmurer Sato, devant ce bleu si pur.

Elle s’extasiait en ouvrant le couvercle plusieurs fois par jour. Apparemment, ses voisins et connaissances n’avaient pas reçu d’aussi belles boîtes. « La nôtre est grise », avait râlé Yone, sa cheffe à la Centrham.

« Une boîte, c’est une boîte. Il ne faut pas faire de comparaisons », se morigéna Sato, faisant un effort pour se montrer indifférente alors qu’elle sentait poindre en elle comme une bête fierté de mère.

« Quand tu auras fait des petits, les services municipaux viendront te récupérer. Donc, je ne peux pas trop m’attacher à toi. Pardon. »

Mais, en réalité, elle était profondément attirée par le bleu de la boîte. Il lui suffisait de la regarder fixement pour avoir l’impression de contempler le ciel. Elle s’attendait presque à voir des nuages se former à l’intérieur. Quelle chance elle avait eue de ne pas hériter d’une boîte grise !

La boîte fut installée dans la pièce voisine de sa chambre à coucher. Suivant les consignes de la mairie, elle lui parlait tous les jours. Malgré elle, ses commentaires se faisaient de plus en plus passionnés. « Tu es une belle boîte. Très jolie. » « Je suis sûre que quand tu seras grande, ta beauté rendra toutes les autres boîtes jalouses. » « Tu es une si belle boîte ! Que pourrais-je y ranger ? » « N’aie pas peur de donner naissance à tes enfants. Je suis là. » Et ainsi de suite.

La boîte restait muette mais, le soir, quand Sato la mettait sous la lumière, il arrivait qu’un frisson fugitif, comme une vague, fasse frémir ses flancs et son couvercle. En même temps, elle oscillait imperceptiblement. Et le lendemain matin, sans exception, elle avait un peu grandi.

Au bout de deux mois, elle avait doublé de taille. Il s’écoula encore un mois et elle continua à grandir. C’était désormais une boîte d’environ soixante centimètres de côté.

À peine quelques jours plus tard, Sato, qui avait ouvert la boîte, s’écria en la prenant dans ses bras : « C’est pas possible ! Elle a vraiment fait des bébés ! »

Trois petites boîtes qui tenaient dans le creux de la main, une rouge, une jaune et une verte, étaient apparues dans la boîte bleu ciel. Les bébés boîtes seraient eux aussi collectés par les services municipaux, mais le foyer qui les avait élevés bénéficiait, paraît-il, d’un prix d’achat très avantageux. Surexcitée, Sato ne cessait de répéter « Qu’ils sont mignons ! » tout en se demandant lequel acheter.

La boîte bleu ciel continua à grandir paisiblement et à engendrer des petits. La pièce en était envahie. Il y en avait beaucoup plus qu’indiqué dans la brochure de la mairie. C’était une boîte très douée. Du coup, quand elle lui parlait, Sato lui prodiguait désormais davantage des paroles de réconfort que d’encouragement.

« C’est bon, tu peux te reposer maintenant », susurrait-elle en lui caressant le couvercle et les flancs. « Tu as fait assez de petits. »

La boîte, transportée dans sa chambre à coucher, devint sa confidente. Pourquoi son lot était-il d’être seule ? Les hamsters condamnés toute leur vie à faire tourner une roue pour produire de l’électricité n’étaient-ils pas terriblement malheureux ? Au travail, être quotidiennement témoin de leur misère était dur.

La boîte l’écoutait en silence. Sato se sentait alors apaisée, comme si son corps était libéré d’un poison.

C’est après une longue séance à s’épancher ainsi qu’elle vit la boîte se mettre à trembler comme une feuille. Des éclairs dessinaient des vagues sur son couvercle et ses flancs. Une colonne de lumière s’éleva, transperçant le couvercle et, dans un bruit d’explosion, quelque chose éclata à l’intérieur. Sato ôta prudemment le couvercle. Sept bébés boîtes de toutes les couleurs étaient nés. Trop émue pour parler, Sato posa sa joue contre la boîte et s’adressa à elle dans son cœur : « Ça a été dur, hein ? » « Allez, c’est fini. »

À vrai dire, quelques jours plus tôt, elle avait reçu un courrier des services municipaux qui annonçait : « Collecte de la première série de boîtes et de bébés boîtes. »

Le lendemain, Sato ne se rendit ni à son travail de magnétiseuse, ni à la Centrham. Avec dans les bras la boîte bleu ciel qui mesurait désormais presque un mètre de côté, elle alla se promener sur les berges de la rivière.

La séparation était proche. Comprenant qu’il lui fallait l’accepter, elle avait décidé d’aller pique-niquer avec la boîte, rien qu’une fois. Elle voulait lui montrer le bleu du ciel, le vrai.

Mais elle n’y prit aucun plaisir. Au contraire, elle avait de plus en plus envie de pleurer. Son chagrin tenait-il seulement à la séparation ? Elle n’aurait su le dire. Il s’agissait d’une boîte. À laquelle elle n’avait même pas donné de nom. Mais dont le bleu ciel l’avait soutenue rien qu’en recueillant ses confidences. Et pourtant elle allait être broyée. Elle allait disparaître.

« Dis quelque chose ! »

Quand elle lui chuchota ces mots, Sato était au bord des larmes. Les promeneurs le long des berges les regardaient, la boîte et elle. Quand elle s’en aperçut, elle se leva pour ôter le couvercle. Elle souleva la boîte des deux mains, à l’envers.

La rivière sous ses yeux, la brise et le ciel autour d’elle, tout cela lui parut s’éloigner un bref instant. Mais elle n’avait envie que d’une chose, pleurer tout son soûl, au calme ; elle s’accroupit et fit descendre la boîte sur elle.

Le bleu ciel à l’intérieur de la boîte s’effaça, cédant la place à l’obscurité. Un noir d’encre. Sato laissa enfin couler ses larmes. Elle pleura sur sa solitude, sur le souvenir du temps où ses parents étaient en vie. Elle pleura pour les hamsters sacrifiés en masse aux humains, pour cette boîte destinée à finir démontée.

Combien de temps s’était-il écoulé ? Sato, épuisée par ses larmes, apercevait au loin – c’était étrange – des galaxies et des étoiles. Elles s’éloignaient d’elle à vive allure. Autour d’elle régnait le vide. Elle avait beau tendre les mains et les jambes, les parois de la boîte n’étaient nulle part. Elle flottait, seule, dans des ténèbres immenses.

Mais, à force de se frotter les yeux, elle discerna un peu partout une multitude de lumières qui scintillaient presque imperceptiblement. Elle comprit aussi que c’était précisément à cause du vide qu’elles cherchaient à naître. Étaient-ce des bébés boîtes ou des poussières d’étoiles ? La véritable nature de ces palpitements lui échappait. Mais c’était bien ainsi. Elle comprenait, petit à petit, que son propre corps avait disparu, qu’elle était l’espace qui assistait à ces naissances.

La boîte avait renfermé le Tout. Cette réalisation fut sa dernière pensée consciente.

La boîte bleu ciel abandonnée sur les berges, signalée par un habitant, fut récupérée le jour même par le préposé aux boîtes. Quand on la déchiqueta, il en tomba une goutte d’eau, mais nul ne la remarqua. Nul ne sut non plus qu’aux confins de l’univers, une galaxie était née.


Durian Sukegawa, Hako no hanashi
Rôsoku no honoo ga sasayaku kotoba, Keisô shobô, 2011
Traduction Myriam Dartois-Ako

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