Goodbye cruel world

Les parents étant sortis chacun de leur côté en fin d’après-midi, nous avons décidé de mettre notre plan à exécution avant que la nuit ne soit trop avancée. J’ai fait entrer @downpour, rencontré juste une heure plus tôt, et on a commencé à farfouiller dans la cuisine pour y chercher quelque chose à se mettre sous la dent en ouvrant tous les placards, on a fait main basse sur du poulet sous vide pour micro-ondes pour calmer notre faim et, dans la foulée, comme on avait aussi soif, on a sifflé à deux le « spécial smoothie » qui traînait dans le bac à légumes mais on lui trouvait une saveur douteuse, alors on a tout recraché dans l’évier puis, pour se débarrasser du goût, on a pris les compléments alimentaires enfouis au fond du congélateur. C’est ainsi que la première demi-heure s’est écoulée.

« Tiens, voilà ! — Hein ? C’est tout ? — T’es déçu ? — Ouais… — Ben, désolé mais tout le reste a été bazardé. Y a plus que les cinq cartes dans cette boîte que j’ai eu toutes les peines du monde à planquer. — C’est vraiment des cartes rares ? Dis-moi pas que les photos que tu m’as montrées tout à l’heure, tu les as pompées sur le Net ! »

C’était bien le cas pourtant. À vrai dire, une carte rare, je n’avais réussi à en sauver qu’une seule, que j’avais dissimulée, ce qui a rendu furax @downpour qui s’était donné la peine de faire le déplacement en train depuis Saitama, avec plusieurs changements, uniquement dans cet objectif. C’était hors de question pour lui de repartir bredouille et il s’est fait menaçant. En dépit de toutes mes excuses, il a fini par exiger un autre échange, nouvelle clause susceptible de calmer son courroux.

Oui, mais voilà, c’est que dans ma chambre il n’y avait rien d’autre en remplacement des cartes et je n’avais pas un sou d’économie parce que la mère avait balancé toutes mes affaires quand elle avait réalisé que mes idoles étaient la source de mes piètres résultats scolaires. Elle avait fait disparaître tous mes objets fétiches et brûlé tout ce qui lui tombait sous la main et mes amis, vu qu’ils n’étaient pas autorisés à m’en apporter n’en fût-ce qu’un seul, avaient tous fini par me battre froid.

Il fallait trouver une compensation aux précieuses cartes, alors nous avons décidé d’explorer la piaule du paternel. Une petite voix me disait qu’en cherchant là, on devrait faire des découvertes. Étant donné que le smartphone sans carte SIM que j’utilise en secret est un de ses vieux appareils que j’ai déniché pendant que je fourrageais à la recherche d’images porno, j’espérais bien qu’on tomberait sur un filon.

Les occasions de voir mon père étaient peu fréquentes et, quand cela se produisait, il me tabassait et me faisait faire de la muscu. Grâce à quoi, sans avoir eu aucun entraînement sportif, j’étais devenu hyper musclé et vachement baraqué, mais je ne savais pas comment me servir de cette force ; par conséquent, il avait beau me frapper, je ne lui rendais pas le moindre coup, ce qui ne faisait que me frustrer. Là, le mur était maculé du sang qui avait jailli de mon nez et portait des impacts de balles, mais les travaux de remise en état avaient été repoussés.

Dans la chambre de mon père, nous n’avons récolté que ses cinq vieux smartphones. Le code d’accès était identique pour tous : les quatre derniers chiffres de son numéro de téléphone, alors accéder aux données s’est avéré un jeu d’enfant puisqu’il n’y avait pas le moindre piège. Outre les informations personnelles concernant ses collègues ou ses anciens camarades de classe, ils foisonnaient d’autres trucs dont on aurait pu certainement tirer un bon prix en les cédant à des officines spécialisées dans le rachat des listes. Il était possible de revendre tout de suite ces données : des photos avec sa chienne lubrique de maîtresse dans des poses obscènes, ou à des banquets louches. Jusqu’à ces vieux smartphones qu’on pouvait fourguer à un marchand d’occasions et qui pouvaient rapporter, donc, j’ai signalé à @downpour que cela valait bien des cartes rares. Seulement ce dernier m’a fait comprendre, tout en récupérant le tout, que c’était juste sans intérêt et qu’il lui fallait mieux que ça. En dernier recours, il n’y avait plus qu’à fouiner dans la chambre maternelle.

Jusqu’à présent, je n’avais pratiquement jamais eu l’occasion de m’y introduire. J’ai été sidéré par tout ce qu’il y avait à dérober : des cartes prépayées complètement rechargées et divers porte-monnaie virtuels ; son magot caché, en quelque sorte. En tout, ça représentait une sacrée somme, dans les plusieurs millions de yens, mais @downpour trouvait encore que ce n’était pas assez.

« Ça te suffit toujours pas ? — Tu l’as dit ! — Mais qu’est-ce que tu veux d’autre ? J’ai plus rien à te proposer, moi ! — Ah ouais ? Tiens donc ! — J’te jure que j’ai rien planqué ! — Ça, c’est c’que tu dis, mais qu’est-ce qui m’prouve que tu vas pas aller déterrer un trésor en douce dès que j’aurai mis les voiles ? — Mais non ! — T’es sûr ? — Bon, ben, et puis si t’as pas confiance, t’as qu’à fouiller dans tous les recoins ! — C’est bien ce que je compte faire ! Tu crois que je vais me gêner ! Et j’te préviens que si je mets le grappin sur quelque chose de spécial, t’auras pas intérêt à t’y accrocher ! — Ben évidemment ! C’est bon comme ça ! On y va tous les deux franchement et pas d’entourloupes ! — OK ! » 

Il s’est écoulé une heure trente-six minutes et cinquante-deux secondes ; cependant, nous n’avons rien déniché et @downpour, semblant enfin convaincu, a suspendu les recherches. Il ne cessait de me réclamer une contrepartie : ce qu’il avait glané était insuffisant. À ce stade, je n’avais toujours pas percé à jour ses desseins, mais je n’allais pas tarder à prendre enfin douloureusement conscience, bien trop tard, de ma balourdise. Vu que j’avais promis de mon plein gré d’avancer sans arrière-pensées, je m’étais mis tout seul en position de ne plus pouvoir me soustraire à ses exigences.

Pendant qu’on déambulait d’une pièce à l’autre, on avait répandu du carburant, donc tout ce qui restait à faire était de sortir et, un peu à l’écart de l’entrée, de craquer une allumette. Dans l’attente de ce moment, j’avais interrogé discrètement les parents sur leur emploi du temps, rassemblé un à un tous les articles, appris tout ce que je pouvais sur la façon de réaliser l’événement, je m’étais préparé de mon mieux, mais sans parvenir à me procurer le plus important : les allumettes, et j’avais passé des heures à ronger mon frein. Alors, je m’étais résolu à me rendre à la bourse d’échange où j’avais rencontré @downpour, avec lequel le marché avait été conclu. Ainsi, c’était la raison de mon invitation, alors que j’ignorais ses visées véritables qui étaient de me priver du privilège de tout réduire en cendres.

Si je réussissais l’épisode de l’incendie, j’obtiendrais des tas de points-bonus et grimperais d’un coup au huitième niveau. Néanmoins, comme je m’étais retrouvé engagé par cette promesse, ne fût-ce que pour la forme, j’allais être pénalisé et devrais tout reprendre à zéro. Il fallait, coûte que coûte, qu’il me laisse la priorité pour mettre le feu. S’ils rentraient comme prévu, la mère était censée arriver dans vingt minutes et le père dans trente minutes. Dire que j’avais été à deux doigts d’y parvenir et voilà qu’à cause de ma maladresse, je me faisais dépouiller de ma prérogative, voyant m’échapper la possibilité de tout incendier de ma propre initiative. « Bon ben, j’y vais ! » s’est esclaffé @downpour. Comme je ne tenais pas à assister à la victoire d’un autre, j’ai fermé la session. Par conséquent, j’ignore ce qu’il est advenu de cette maison.

@Trilobite avait encore raté son coup. Il se déconnecta en lâchant un soupir, restant un moment abattu, honteux et confus, à noyer sa rancœur dans le shôchû[1]. Après avoir roté une fois, il se remit à soupirer et, voulant se changer les idées, consulta les réseaux sociaux et vérifia les sites d’infos. Mais, comme l’idée qu’il s’était fait avoir ne lui sortait pas de l’esprit, de son pouce déjà tout fripé et qu’il ne pouvait plus redresser, il pressa le bouton Home de son smartphone et revint à l’écran d’accueil.


[1]Alcool distillé, principalement à base de riz, de patate douce ou d’orge.


Abe Kazushige, Goodbye cruel world, 2018
Traduction Janina Tomimoto

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