L’habitant du miroir

À chaque retour de la saison, dans le cœur de Matsubara, quelque chose immanquablement se produisait qui ressemble au passage d’une averse. On aurait dit, aux approches de l’hiver, une de ces brèves ondées tristes qui, soudain, se transforment en cataracte ininterrompue, teignant tout aux couleurs de la mélancolie. Derrière la fenêtre immobile, la fenêtre condamnée au bas de laquelle glissent les gouttes de pluie, des formes noires, humaines, vont et viennent ; mais ouvrez donc la porte : sur la vaste chaussée détrempée, personne, on l’a toujours su. Illuminant la pluie de leur course rapide, sans un bruit, des paquets de voitures et rien d’autre.

Ils m’ont encore laissé tout seul, grommèle Matsubara comme font les vieillards.

Une lueur grise à la fenêtre éclaire seule la chambre. Le feu même d’un poêle allumé, vous l’auriez cherché sans le trouver. Tout ce qui touche à la lumière, à la flamme, tout ce qui fait resplendir le cœur de couleurs chaudes avait déjà quitté la place et de longs jours de réclusion s’apprêtaient à commencer.

Une chaise. Un lit. Dans la réalité, la chambre de Matsubara ne contenait pas d’autres meubles et la chambre de son cœur même n’était pas mieux aménagée. Un miroir assez grand pour refléter la moitié du corps, seule trace de luxe ici déplacée, n’aboutissait qu’à redoubler la tristesse ambiante, renvoyant un regard apeuré, des joues creuses, l’image d’un tout jeune homme.

Dans un miroir, qui est le prisonnier, qui le geôlier ? Au moment précis des contrôles, apparaître ensemble, précisément, puis obligeamment disparaître, cette convention carcérale est trop vaine pour que sa vanité même n’ait l’air de la rendre inéluctable… Matsubara, chaque fois qu’il avait ce visage en face du sien, comme pour y découvrir une différence avec lui-même, si minime fût-elle, la preuve qu’il ne s’agissait pas de lui, laissait son regard courir tour à tour sur les sourcils, sur le nez, les lèvres et la banalité des traits : mais à voir l’autre retenir son souffle sans le quitter des yeux, cette tentative d’observation par surprise n’obtiendrait qu’un succès douteux.

Supposons un hôpital psychiatrique dans lequel il n’y aurait qu’un seul médecin pour un seul patient (ce qui, dans le détail, ressemble aux relations qu’un système monogamique établit entre des époux) : distinguer lequel d’entre eux est le fou, pour un tiers, serait sans doute extrêmement malaisé. De la même façon, quand le geôlier est seul et seul le prisonnier, les rôles s’échangent selon les jours, selon l’humeur, et souvent les deux sont geôliers ou les deux prisonniers : mais, quant à le vérifier de l’extérieur, impossible !

Bien entendu, le Matsubara réel n’avait qu’à ouvrir une autre porte, autrement dit la porte réelle, pour aller faire ses courses ou se rendre à son travail. Mais dans ce monde-là, pour toutes leurs activités, les hommes avaient été remplacés par de délicats automates de même gabarit. On ne sait quoi d’inexpressif, on ne sait quoi de glacial émanait de ces poupées parmi lesquelles Matsubara appréciait particulièrement le « marchand » de légumes. Celui-ci était vraiment conçu à l’image d’un vieillard, couvert de rides, avec de grosses mains aux veines saillantes. En outre, au fond de son œil, une vague lueur de tristesse amenait Matsubara à se demander si, par hasard, il n’avait pas affaire à un être humain condamné à contrefaire l’automate, dans le cadre d’une peine de travaux forcés par exemple. Sauf qu’au lieu d’entasser des papiers plus haut que la fenêtre, comme Matsubara sur son lieu de travail, le vieillard disposait des choux, des concombres, des carottes et des céleris sur son éventaire, ou des quantités de fruits à chaque saison, qu’il vendait, peut-être.

Matsubara ne lui achetait que des légumes de couleur verte. Le vert seul le soulageait et ravivait pour un instant dans sa mémoire les souvenirs d’un lointain monde anéanti. Par surcroît le vert plus qu’aucune autre couleur est tendre. Néanmoins il ne prenait jamais de poivron. Les poivrons, c’étaient « eux », ces habiles savants robots, qui venaient tout juste de les mettre au point, terrifiants « faux aliments naturels » fabriqués avec un niveau technique hors de portée des humains. Or rien n’est comparable à l’abomination de ces légumes artificiels.

D’abord, le problème tient à la couleur de leur enveloppe.

De l’effet du vert sur les vivants de l’espèce humaine, ou encore Des espèces survivantes et de leurs réactions à la couleur verte : sans doute est-ce au bout d’études de ce genre, apparemment sérieuses, que les « autres » avaient choisi le vert pour leur prototype de légume artificiel, mais d’une teinte un peu sombre, avec un air antipathique qu’on ne voit jamais aux vrais légumes ; et, par-dessus le marché, comme on lui avait donné le brillant factice des matières cireuses, la différence était par trop criante avec ce tendre vert qui, dans les lointains souvenirs d’autrefois, donne au temps maternel la résonance des rêves. Ces renflements qui ressemblent à des bosses ont également de quoi dégoûter et, malgré des épaules également redressées, une peau d’un vert également brillant, la pomme Granny Smith offre au toucher une douceur, une élégance à la pesée, enfin une fluidité dans la couleur en comparaison desquelles la vulgarité d’un tel aliment saute aux yeux.

Qu’en outre on y plonge un couteau, l’échec devient patent. « Ils » y ont adjoint une odeur. Toutefois cette odeur, absente de tout autre légume existant, perce désagréablement les muqueuses et, même en admettant qu’on arrive à vendre la chose comme une variété de piment, cette puanteur aigre, sans rapport avec le légume originel, est insupportable à un point que le retard initial de leurs travaux sur l’odorat les empêche sans doute d’imaginer. Et là-dedans, au bout du compte, une cavité qu’on n’a pas su remplir !

Un péricarpe à la pulpe épaisse étant formé, des pépins blanchâtres parachevaient cette découverte prodigieuse. En outre, entre la peau et les pépins, là où de vrais légumes auraient naturellement dû être emplis de chair, « leur » cerveau s’était finalement révélé impuissant à rien inventer. Telle une tête de mort creusée, des orbites vides surtout, où le regard s’enfonce, cette obscure cavité par elle-même attestait l’absolue fausseté du comestible, contrefaçon bourrée de leurre et de tromperie, et que ce genre d’ersatz malfaisant avait pour seule fin d’effacer le peu de mémoire du petit nombre restant des humains.

Secrètement Matsubara voulait faire graver sur sa tombe :

« Ci-gît qui poursuivit les poivrons de sa haine. »

C’est qu’avec la généralisation de ces ersatz, la faible quantité probablement restante de ceux qui dans le langage des « autres » étaient qualifiés d’humains contestataires vivait dans la crainte d’être traquée dans ses repaires et bannie. Lui-même, et c’était la seule preuve de son opposition, s’il lui arrivait dans un restaurant d’avoir commandé du riz pilaf ou du riz cantonais mélangé de fins morceaux de poivron haché, soigneusement, prenant son temps, triait ceux-ci du bout des baguettes, les ôtant un par un pour former, sur un bord de son assiette, un tas qu’il couvait du regard en se félicitant derechef de n’avoir pas encore été pris dans leur machination, selon son habitude à chacun des repas.

Quel que fût son zèle à proscrire les poivrons, il rapportait néanmoins chez lui des laitues, du persil, des broccolis, ainsi que des pois gourmands, haricots verts, poireaux, fèves, choux chinois, toutes sortes de légumes verts, à trop pleines brassées, mais, une fois dans sa chambre, ces authentiques légumes perdaient aussitôt leur couleur et comme une ombre, entassés, flétrissaient et c’était tout. 

Il fait trop sombre ici.

La réflexion s’épuisait en ce point. Ici la lumière perdait son sens ; jadis pareils à des fruits mûrs, les feux mêmes de l’automne n’émettaient plus leur clarté propre. Jusque très peu auparavant, la chandelle unique où Matsubara voyait sa dernière lumière avait perdu son éclat, s’était mise à trembler, lançant une sorte d’invite qui, plutôt, lui donnait le sentiment d’être un mort auquel s’adressait cette offrande. L’offrande, bien sûr, venait de ce jeune homme triste qui vivait dans le miroir.

Aujourd’hui encore, de l’autre côté de la fenêtre, soufflait un vent mêlé de pluie ; les gouttes d’eau bientôt ruisselantes avaient dissous le paysage réel où des ombres noires, humaines, se mettaient gravement à circuler. Procession de mémoire. Projection des morts. Fenêtre où seules peuvent se refléter les choses déjà défuntes.

Depuis quelques jours, Matsubara avait remarqué que le jeune homme habituel, le « fumeur de cigarettes », était entré dans la chambre. D’une complexion comparable à celle des enfants qui se produisent dans les numéros de prestidigitation chinoise, c’était un adolescent au teint blanc, tranquille, assis dès le matin, bien comme il faut sur sa chaise, et fumant cigarette sur cigarette. Une grimace à la bouche, d’une main mal habituée, il produisait à jet continu des bouffées de fumée violette, révélées par l’opacité de l’air ambiant et l’état des mégots qui s’accumulaient à vue d’œil dans un cendrier particulièrement gros. Qu’on lui adressât la parole, il ne répondait pas, qu’on voulût lui prendre le bras, on passait à travers : et pourtant ce corps fantoche, à la longue, était devenu insupportable à Matsubara. Le matin, quand il se lève, la chaise unique est déjà occupée par le jeune homme, ostensiblement tirant sur sa cigarette avec un bruit goulu : jamais il ne fait rien d’autre et Matsubara s’en trouve à la fois confus et irrité. De surcroît la fenêtre encore affiche la couleur indéfiniment pluvieuse des soirs d’automne et la chambre est plongée dans une obscurité sans fin.

Matsubara ouvrit la porte, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, puis jeta un coup d’œil au-dehors. Là, pas le moindre changement : seulement l’humidité luisante et grise de la chaussée, les voitures noires filant et pas une silhouette humaine. 

Partir en voyage, c’est la seule chose à faire, murmura Matsubara dans son cœur.

…………………………………………………

À ce moment-là une voiture noire, comme par aimantation, vint se ranger devant l’entrée et la portière arrière s’ouvrit en silence. Séparé par une vitre, le siège du conducteur est occupé par un homme cérémonieusement coiffé d’une casquette d’uniforme, un automate aussi sans doute. 

C’est donc une de leurs invitations. Bon ! pour cette fois répondons-y, pour voir.

Avec une fermeté inhabituelle, Matsubara s’engouffra dans l’automobile et se cala sur la banquette. La portière aussitôt se referme, la voiture noire démarre dans une pluie de gouttelettes. Le chauffeur, casquette enfoncée sur les yeux, ne cherche pas à s’enquérir de la destination.

Au fait, je parlais d’un voyage et tout à coup voilà cette voiture qui s’arrête…

Matsubara fronça légèrement les sourcils.

Ils se sont introduits à l’intérieur de moi, ils captent mes pensées, c’est bien la preuve ! Avec eux, aucun relâchement possible.

Un voyage, s’était-il dit. Un voyage sans but, dit-on et, dans le fond de l’inconscient, c’est à des plages et à des caps, à des forêts au pied d’un volcan et, bien sûr, à des espaces ouverts sur la mer ou sur un lac qu’on aspire en secret. Si les « autres » avaient été capables de lire à ce point dans ses pensées, il aurait définitivement perdu la partie mais, leur technique étant imparfaite encore, ils l’embarquaient pour suivre au plus près les mouvements de son cœur et s’approcher un peu des couches psychologiques profondes : c’est pour perfectionner leur méthode, sans doute, qu’ils se donnaient tout ce mal. Eh bien, pas de chance ! Où il voulait aller, lui, c’était dans un passé tellement défunt, à une époque où survivait seulement un si petit nombre d’humains que leur voiture noire n’avait aucun moyen d’y parvenir. Et c’est pourquoi elle va ainsi au petit bonheur, tournant à droite, tournant à gauche.

Pendant que Matsubara continuait ces réflexions, la voiture s’était enfilée dans un lieu qui rappelait la profonde montagne. L’autoroute se poursuivait à l’infini : à voir continûment défiler les lumières des automobiles venant en sens inverse, la forêt n’avait pas l’air d’être encore trop loin de tout mais, de chaque côté de la route, s’alignaient en silence des sapins ou des mélèzes, ces grands arbres caractéristiques des régions de haute montagne, tandis qu’un froid pénétrant peu à peu s’imposait. En outre la vue était peu à peu totalement offusquée par un brouillard plus dense que jamais et le regard ne pouvait pénétrer au-delà de l’étroit espace éclairé par les phares. Alignés en bordure de route, les panneaux de sécurité s’illuminaient à cette clarté, brillant d’un jaune aussi fade que celui de l’herbe-aux-ânes.

Le brouillard qui flotte en plein milieu de l’autoroute affecte l’apparence exacte d’un fantôme, d’un ectoplasme maléfique lancé à l’assaut du pare-brise. Puis, après plusieurs épisodes de ce genre et bien qu’aucune vitre ne fût ouverte, Matsubara constata que l’intérieur de l’habitacle même commençait à s’emplir d’un épais brouillard. À la fin, l’inquiétude se manifestant, il frappa à la cloison de verre.

― Chauffeur, enfin, où est-ce que vous m’emmenez ? Voyons, répondez !…

Pour la première fois le chauffeur, relevant la visière de sa casquette, soutint son regard dans le rétroviseur.

― C’est évident, non ? De toi ou de moi, un seul doit rester : nous allons donc régler l’affaire.

Dans le miroir, cet homme, c’était bien Matsubara lui-même, l’œil empli d’une haine qu’il n’avait jamais vue.

― J’en ai assez de toi ; et toi de moi, je suppose. Puisque c’est comme ça, l’un de nous doit se soumettre à l’autre, docilement, il n’y a que ça à faire. Et pour savoir lequel, il n’y a qu’à nous battre.

Tandis qu’il parlait son visage et ses épaules, puis le volant et les différents appareils de bord, étaient entièrement submergés par le brouillard et Matsubara lui-même, enseveli dans un suffocant tourbillon, ne voyait même plus bouger ses mains.

Quoi, un corps-à-corps ? Pour régler quoi ?

L’homme du miroir s’était donc mystérieusement échappé, puis changé en chauffeur de voiture noire : la chose elle-même était inattendue mais le plus étonnant, surtout, c’était qu’il fût capable de conduire une automobile. Pour sa part, Matsubara ne savait toujours pas conduire et n’avait aucune intention d’apprendre. Les mains, les pieds pleinement mobilisés, les yeux et les oreilles sans cesse actifs, sous la contrainte d’une tension perpétuelle, les conducteurs finissent toujours, tout naturellement et conformément aux souhaits des « autres », par se tranformer en automates. Ou plutôt, au commencement de cette entreprise d’automatisation même, il y avait eu cet effarant débordement d’automobiles, se disait Matsubara, qui n’avait absolument pas, et n’avait jamais eu, la moindre intention de rester assis sur son siège en attendant d’être métamorphosé en machine. En l’occurrence et tout bonnement, lorsqu’il repensait à la manière de conduire du chauffeur depuis qu’il était monté à son bord, l’acquisition d’une telle maîtrise technique chez un second Matsubara lui paraissait improbable : de toute évidence il s’agissait d’un tiers et, pour ressemblants que soient les visages, d’un faussaire quelconque en train de jouer un rôle. Cela dit, pas moyen de s’en assurer à nouveau : la vitre de la cloison intérieure, ajustée, ne pouvait s’ouvrir et tout était plongé dans un profond brouillard, le visible réduit aux lueurs oranges des feux de voiture qui venaient en sens inverse.

Si vraiment l’occupant du siège du conducteur était l’homme du miroir, pas question d’engager maintenant le duel contre un adversaire à la supériorité dès l’abord absolue : qu’on prenne un pistolet pour arme ou une longue épée du genre rapière, la défaite est en vue.

À moins que les « autres », jugeant qu’ils ne viendraient pas à bout de moi, n’aient eu recours à cet imposteur pour m’intimider et faire de moi une marionnette plus docile… Prétendent-ils, en effaçant d’un coup la mémoire d’un homme, créer une sinistre et nouvelle espèce d’être vivant, capable même de prendre du plaisir à manger des poivrons ? Avec le mal que je me suis donné pour avoir l’air d’un automate sur mon lieu de travail, entasssant du sol au plafond des paperasses inutiles jusqu’à l’heure fixée, avec le cœur que je mettais à l’ouvrage, rien de tout cela ne suffit encore à prouver ma fidélité, c’est ça, l’arrêt qu’ils ont rendu ?

À ce moment-là Matsubara, toujours sans y rien voir, frappa de nouveau la partition de verre afin de s’adresser au chauffeur.

― Eh, toi ! Puisque tu as parlé de duel, mettons que j’y réponde. Et si jamais je perds, qu’est-ce qui se passera ? Si, chaque fois que tu apparais dans le miroir, je me confonds en courbettes, si je viens au rapport : « Prisonnier no 1, rien d’anormal à signaler », tu seras content ? Si c’est tout ce qu’il te faut, pas la peine de se battre en duel, je peux bien faire ça pour toi. Toi aussi, si tu as le malheur de me tuer dans ce duel, tu devras rester devant un miroir éternellement vide, un miroir où ton reflet n’apparaîtra jamais. Allons, rentrons à la maison. Tu l’as deviné sans doute mais, à la longue, ce tas de légumes verts mis à pourrir au coin de l’évier et ce jeune homme assis comme une ombre en train de fumer ses cigarettes me sont devenus chers. Eux seuls sont mes semblables et j’ai fini par comprendre qu’il n’y a rien de mieux à faire que de contempler de l’intérieur les gouttes de buée glissant sur la vitre.

Toutefois, si pressantes que fussent les concessions et les avances, le chauffeur ne répondait pas. L’inquiétude qui pointait dans le cœur de Matsubara devint un effroi véritable. En montant présomptueusement dans cette voiture noire, en fait, n’avait-il pas commis une erreur ? La société qu’« ils » géraient avait peut-être intensifié dernièrement sa rigueur, vouant à l’élimination totale les perturbateurs qui rechigneraient à manger cette invention dont « ils » étaient si fiers, le poivron. Mais, les poivrons, jamais ! Rien que l’odeur en était insupportable. S’introduire dans la bouche ces cavités semblables aux orbites d’une tête de mort, ce serait creuser dans son cœur un trou noir impossible à jamais combler…

Dans le brouillard, la voiture filait maintenant, se rapprochant de la falaise qui servait de lieu d’exécution : Matsubara s’en rendit compte. Avant de mourir, une dernière fois, il aurait voulu contempler ses doigts mais ce vœu même ne semblait pouvoir être accordé. De la main gauche il prit à tâtons sa main droite et cette sensation osseuse, cette délicate tiédeur l’attendrirent.

…………………………………………………

Dès son retour à la maison, toute affaire cessante, Matsubara se précipita devant le miroir. L’espérance et l’inquiétude à tour de rôle s’emparaient de sa poitrine sans cesser de l’oppresser mais, en l’occurrence, l’une et l’autre furent récompensées. Dans le miroir, la figure de l’autre avait bel et bien disparu.

― Ah ! Toi alors !

Devant la glace vide, le faux Matsubara laissa jaillir un cri de détresse.

― C’était pas ce que je voulais. C’est absolument pas l’intention que j’avais ! C’étaient seulement les ordres. Les ordres, voilà. T’étais pas un mauvais bougre, pas du tout, simplement, il y avait quelque chose, un tout petit quelque chose qui manquait.

Cependant, levant les yeux, il aperçut, dans un coin de la cuisine le tas de légumes verts en voie d’anéantissement et, assis sur la chaise unique, le visage sans expression d’un jeune homme qui fumait – quand ce spectacle, inexistant de ce côté-ci, frappa sa vue, Matsubara fit la grimace.

― Mais oui, crétin ! Si parmi ces légumes tu avais mis un poivron, rien qu’un seul, rien de tout ça ne serait arrivé !

Ayant craché ces mots haineux, il retourna nettoyer les gouttelettes de brouillard et la poussière qui, sur la route de montagne, avaient souillé sa belle voiture noire, sur laquelle il effaça les menues éclaboussures de sang.


Nakai Hideo, Kagami ni sumu otoko, 1976
Traduction Thierry Maré

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