Sakurajima #7

Lorsque je sortis, mon service de l’après-midi terminé, les nuages embrasés par le soleil couchant étaient clairs dans le ciel. Parmi les soldats venus pour la relève et qui disaient qu’il y avait eu une distribution de bière aujourd’hui, certains avaient les paupières rouges. Pendant que j’étais de service, juste avant l’heure de la relève, un message urgent était arrivé. Je l’avais décrypté.

En retournant vers les quartiers d’habitation, je pensais à ce télégramme. C’était un message dont le contenu était décisif.

À mon entrée dans les quartiers d’habitation, les tables sur lesquelles trônaient des rangées de bouteilles de bière formaient une longue ligne au milieu du passage. Les hommes étaient assis de part et d’autre. La fumée du tabac stagnait au fond du boyau, et l’on entendait le cliquetis des bouteilles et des gobelets qui s’entrechoquaient. Je me frayais un chemin vers le fond et m’assis à ma place. Le regard fixé sur mon quart que quelqu’un remplissait de bière, j’eus le sentiment que je ne pourrais pas me faire à cette ambiance bruyante. Les tables étaient souillées de mousse blanche. Je retirai ma veste et portai le gobelet à mes lèvres. Le liquide tiède descendit dans ma gorge avec une agréable sensation de lourdeur.

Le sous-officier supérieur des transmissions et le premier maître Kira étaient assis face à moi. Le premier avait les joues rouges tandis que le second était plutôt pâle. Puis, leur conversation attira fortuitement mon attention.

« Il paraît qu’il n’y a plus aucune trace des grands immeubles.

— Rien, vraiment ?

— On dit qu’ils ont été mis complètement en pièces.

— Où ça ?

— À Hiroshima. »

J’écoutais distraitement. Le premier maître Kira se tourna brusquement vers moi.

« Second maître Murakami. Il y a eu des messages ? »

Ses yeux troubles lançaient des éclairs. Je repassai dans mon esprit le télégramme arrivé avant la relève.

« L’armée soviétique a franchi nos frontières, chef. »

Mes mots semblèrent troubler considérablement le premier maître Kira. Cependant, son expression ne changea pas. Sans rien dire, il vida son gobelet d’un seul trait. Il tapota deux ou trois fois la table de ses longs doigts, sans aucune raison, comme par irritation.

« Ils entrent en guerre, c’est ça ?

— Ça, je ne peux pas dire. Le message disait seulement que les combats avaient commencé. »

Je fixai le visage du premier maître Kira. Ce qui ressemblait à un sourire flotta sur ses traits. C’était un sourire cruel, qui vous tétanisait de peur. Je détournai instinctivement les yeux. Je vidai mon quart, faisant couler la bière dans mon gosier. Je repris la bouteille et remplis mon gobelet. L’alcool sembla enfin faire son effet. Une sensation de langueur, comme si les extrémités de mes membres se déliaient, vint imprégner agréablement tout l’intérieur de mon corps.

Tout à l’autre bout des tables, les conversations devenaient de plus en plus bruyantes. Les hommes se mettaient torse nu et la sueur perlait sur leurs corps. Vers la sortie, les couleurs du crépuscule commençaient à s’estomper. Je me moquais bien de ce qui se passait ; les coudes sur la table, je me servis et je bus, encore et encore.

Je m’enivrai peu à peu et j’eus comme l’impression que tout autour de moi était instable. De nombreuses pensées décousues me vinrent à l’esprit avant d’en disparaître. Je pensais vaguement à Bōnotsu. À cette époque, ça allait encore. Apprenant que j’allais être transféré, l’employée du bureau de poste de Bōnotsu m’avait donné une vingtaine de cartes postales en cadeau d’adieu. Elles étaient rangées au fond de mon paquetage. Je n’en avais pas utilisé une seule…

Je me sentis soudain frappé par un remords aigu. Depuis mon arrivée à Sakurajima, je n’avais pas envoyé de nouvelles même à ma famille. Ma vieille mère ne savait sans doute pas que je me trouvais là. Mon frère aîné était aux Philippines, avec l’armée de terre. Il n’était probablement plus en vie. Mon frère cadet était déjà mort au combat en Mongolie. Subitement, une émotion puissante comme un vent violent m’emplit. En faisant de tels sacrifices, qu’est-ce que la nation japonaise avait pensé accomplir ? De vains efforts… Et si tout cela n’avait servi à rien, vers qui devais-je me tourner pour crier ma colère ?

Alors que les conversations emplissant la grotte commençaient à devenir tumultueuses, d’une table près de la sortie, un chant s’éleva soudain d’une voix fausse, puis plusieurs voix s’y joignirent. C’était la chanson Comme des cerisiers d’un même printemps[1]. Les hommes martelaient les tables avec le fond des bouteilles de bière. Les voix, toujours dans un tumulte d’aigus et de graves, passèrent à une autre chanson. Les vibrations secouant les tables gagnèrent mon coude. J’étais conscient d’avoir le regard figé. Je me versai à nouveau de la bière, que je bus d’une seule gorgée.

Le premier maître Kira, qui avait avalé bière sur bière sans prononcer une parole, vint se placer face à moi. Il s’était déjà mis torse nu. Ses épaules musclées et solides étaient luisantes de la sueur qui les trempait. Il me dit d’une voix basse qui semblait me lancer un défi :

« Tu as dit à ces crétins de soldats que la guerre finirait dans le courant de cette année, hein, second maître Murakami ? 

— Je n’ai rien dit de tel. »

Ses yeux répugnants et maniaques étaient braqués sur moi. Je décidai de faire comme si de rien n’était. La main qui tenait le quart que je m’apprêtais à vider trembla légèrement.

« J’ai peut-être dit que… que si ça continue comme ça avec des batailles où chacun combat jusqu’à la mort, il y aura beaucoup de pertes des deux côtés, et ça ne pourra probablement pas durer longtemps. »

En prononçant ces paroles, ma propre faiblesse m’enrageait à m’en faire bouillir le sang. Braquant moi aussi les yeux sur lui, je dis :

« C’est sans importance, n’est-ce pas ? Une broutille comme ça.

— La guerre finira dans le courant de cette année ? »

Son ton était insistant. Son élocution était moins claire.

« Second maître Murakami, tu as peur de mourir ?

— Peu m’importe, chef.

— Tu as peur de mourir, c’est ça ? »

Je m’approchai de lui au point de distinguer clairement jusqu’aux vaisseaux sanguins de ses yeux. L’ivresse m’avait rendu téméraire. Avec la sensation que la peau de mon visage se refroidissait, je répondis clairement, mot par mot.

« Si j’avais peur, ça vous ferait plaisir, c’est ça ? »

Je sentis une haine violente déborder des yeux de Kira. Cela dura l’espace d’un instant. Une intuition me dit de ne pas me lever. Le premier maître Kira, la tête rejetée en arrière, partit d’un rire convulsif. Il riait mais ne souriait pas. Mes mains serrées sous la table ruisselaient maintenant de sueur.

Un soldat quitta sa place et vint vers nous en titubant. Les chants, dans un tumulte de voix, se mêlaient confusément.

« Premier maître, je vais danser.

— Vas-y, danse. »

Cessant subitement de rire, le premier maître Kira avait parlé d’une voix grondante.

Torse nu, le soldat courba les mains d’une façon curieuse puis soudain se mit à exécuter une danse fantaisiste au tempo terriblement rapide, en donnant la mesure avec sa voix. Pivotant sur ses jambes chancelantes, il tourna comme une toupie. Il courba ses mains comme les pattes d’un chat et, marquant la cadence de ses exclamations, il se mit à onduler le corps de bas en haut, se pliant puis se redressant tour à tour. Les chants s’arrêtèrent et furent remplacés par des rires troublés.

« C’est quoi ce truc ?

— Arrête ça ! arrête ça ! »

Le soldat accéléra la cadence. Soit parce qu’il avait la tête qui tournait, soit parce que la sueur coulait de son front, il gardait les yeux fermés et il remuait violemment son corps tel un possédé. Titubant, il s’appuya au mur de l’abri. La poussière monta légèrement jusqu’à la lumière des lampes électriques. Le soldat salua, son visage affichant une expression tranquille.

« Voilà, c’est fini. C’était une danse de l’île de Shikoku. »

Les chants s’élevèrent à nouveau. J’avais l’impression qu’il y avait des huées, mais je ne les percevais pas clairement. On entendait le bruit de bouteilles de bière qui se brisent de l’autre côté de la rangée. Puis, un chœur confus commença.

Adieu Rabaul ! Jusqu’à mon retour

Mes yeux pleurent cette séparation[2]

Je fermai les yeux. Mon cœur battait violemment dans ma poitrine. J’appuyai mon menton sur ma main. Mon visage était rugueux, à cause de la poussière qui s’y était déposée. J’avais un mal de tête sourd. Mes pensées étaient fixées sur une seule chose.

Je n’avais pas peur de la mort. Non, ce n’était pas que je n’avais pas peur. Pour dire les choses clairement, le fait de mourir me répugnait. Pourtant, si cela devait de toute façon arriver, je voulais que ce soit en comprenant pourquoi… Perdre la vie sur cette île et dans ces conditions, comme un chat abandonné et en compagnie des hommes semblables à des insectes qui étaient ici, cela n’était-il pas trop misérable ? Depuis ma naissance, sans jamais avoir été comblé d’un bonheur qui en fût vraiment un, j’avais essayé laborieusement et de toutes mes forces de construire ma vie, mais cela aussi allait être complètement enseveli sous la boue. Est-ce que ce n’était pas bien ainsi ? Est-ce que c’était mauvais ? Sans réfléchir, je lançai au sous-officier :

« Premier maître Kira, si je dois moi aussi mourir, je veux que ma mort soit belle, même si ce doit être le seul moment de ma vie à l’être. »

Un sourire cruel lui monta aux lèvres. Il dit d’un ton autoritaire et venimeux :

« Moi, depuis que je suis entré dans l’armée, je me suis battu un peu partout. Sur le front chinois. Et aux Philippines. Second maître Murakami, les balles volent en sifflant au-dessus de la terre calcinée. Tu avances en te glissant entre elles. Tu es dans l’Infanterie de marine. Chaque fois que tu entends le bruit d’une balle, tu as l’impression qu’elle va te transpercer le front. Tu guettes le moment où les sifflements s’arrêtent pour te mettre à courir comme un malade. Mais les balles, si une seule t’atteint, elle t’abat avec une force terrible. Tout le monde avance et tu te retrouves seul sur un grand terrain dégagé, complètement brûlé. Seul, tu te débats comme tu peux. Au bout d’un moment, tu ne bouges plus, tu ne respires plus. Tu as le visage tordu, ton sang souillé coagule, mêlé à la boue. La nuit tombe, puis vient l’aube, et le soir, une nuée de plusieurs milliers de corbeaux arrive, ils becquettent et éparpillent ta chair. Et les vers, il y en a des milliers. Ensuite c’est encore la nuit et il tombe une pluie froide qui blanchit les os de tes coudes et de ta colonne vertébrale. Plus possible de savoir qui tu es ni d’où tu viens ! Ce qui reste de toi ne ressemble même plus à un cadavre. Second maître Murakami. Tu veux mourir d’une belle mort ? Tu veux aller vers une belle mort ? »

Ayant fini de parler, il rit d’une voix désagréable, à faire dresser les cheveux sur la tête. Endurant cela avec patience, je pensai à l’enseigne Tani. Ce jeune et vigoureux officier m’avait lui aussi dit que vouloir mourir d’une belle mort n’était rien de plus que du sentimentalisme. Pourtant, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Seulement que le nihilisme avait transpercé l’enseigne Tani comme le premier maître Kira d’une blessure profonde. Quel rapport cela avait-il avec le désir secret que j’avais de mourir d’une belle mort ? 

Un étrange sentiment de tristesse s’empara de moi. Sans plus regarder dans la direction du premier maître Kira, je promenai un regard vide au-dessus de la table. Le tapage semblait devenir de plus en plus violent. Je secouai mon esprit qui était sur le point de tomber dans la confusion et je me fis à nouveau couler de la bière dans le gosier. Une chose qui depuis longtemps me tourmentait, mais dont j’avais réprimé dans mon inconscient les tendances à ressurgir, semblait subitement prendre une forme claire dans mon esprit. Dans quel but est-ce que j’avais vécu ? Dans quel but ?

Qu’est-ce que « je » pouvais bien être ? Pendant mes trente années de vie, j’avais pour ainsi dire vécu en m’efforçant de comprendre ce qu’était ce « je ». Tantôt me flattant d’être moi-même supérieur à l’homme ordinaire, tantôt me méprisant comme un être insignifiant, j’avais vécu une vie de tristesse et de joie oscillant entre ces deux extrêmes. Au suprême instant de ma mort, laquelle était déjà devant mes yeux, quelle serait mon attitude, moi qui avais rejeté et la vanité et les bravades ? Allais-je fuir au moment où la baïonnette d’acier serait dirigée vers moi, préparant la destruction de l’individu que j’étais ? Ramper et demander grâce ? Ou bien rassembler toute ma fierté et combattre ? Je ne le découvrirais que dans cet instant. J’obtiendrais alors une réponse claire à un questionnement vieux de trente ans. Pour moi, plus que l’ennemi, c’était l’approche de ce moment qui m’effrayait.

« Dis, tu vas mourir, pas vrai ? Comment tu vas mourir ? Allez ! Dis-moi ! Quel genre de mort ce sera ? »

Quand cette prostituée sans oreille m’avait questionné ainsi, sa voix pouvait laisser croire qu’elle pleurait, ou tout aussi bien qu’elle étouffait un rire impulsif. À travers le bourdonnement de mes oreilles causé par l’ivresse, j’entendis encore une fois distinctement cette voix fantomatique. Je rejetai la tête en arrière, l’appuyai contre le mur, puis fermai les yeux. À l’intérieur de ma tête, des cigales chantaient. Une armée de plusieurs milliers de cigales faisait pleuvoir ses chants à l’intérieur des parois de mon crâne…

Cet étrange festin dans la grotte s’acheminait progressivement vers le délire et s’était teinté d’une atmosphère de soif de sang. Alors qu’un courant d’air s’immisçait par l’entrée, de nouveaux chants s’élevèrent encore. Les tables vacillaient. J’ouvris les yeux. L’entrée en guerre de l’Union soviétique, qu’est-ce que je pouvais bien m’en moquer ! Je secouai violemment la tête deux ou trois fois, tout en m’efforçant de m’extirper des pensées que j’avais eues jusqu’à présent. Pensant même me joindre aux chants, je me dressai sur mes jambes chancelantes et tentai de me lever en posant les mains sur la table. La voix du premier maître Kira résonnait dans la salle comme un vent soufflant à travers la grotte.

« Soldats, apportez-moi mon sabre ! »

Il donnait l’impression d’être saoul au point de ne plus savoir ce qu’il faisait. Son regard était figé et son visage pâle à en frémir. Il essaya de se lever, perdit son équilibre et s’appuya des coudes sur la table. Des bouteilles de bière se renversèrent avec un fracas énorme et de la mousse blanche coula sur le sol de terre battue. Une main sur la table, il regarda en direction du bas-bout.

« Je vais faire une danse du sabre, allez me le chercher. Mon sabre. »

Il s’avança en chancelant.

Au milieu de ce vacarme confus, quelqu’un commença à réciter un chant ancien d’une voix semblable à un rugissement d’animal. Je ne savais pas qui c’était. Sur ces paroles et ces intonations indistinctes, le premier maître Kira dégaina violemment son sabre. Trois ou quatre applaudissements s’élevèrent, pour cesser aussitôt. Il y eut des éclats de rire. Les deux voix qui récitaient de concert furent relayées par d’autres, les nouveaux participants se succédant dans un ordre confus. Le sabre toujours tendu devant lui, le buste du premier maître Kira se balançait d’avant en arrière. Il écarquilla les yeux. Après avoir baissé son sabre en le tenant parallèle au mur, il relâcha son corps et leva son poing jusqu’au niveau de ses yeux. Il chancela, faillit tomber et s’agrippa à moi. Le sabre lui échappa des mains et chuta sans un bruit.

« Murakami. Bois. Bois encore ! »

Prisonnière de sa poigne, mon épaule me faisait mal, comme si elle était engourdie. Je me raidis afin de résister à cette prise, tout en tendant la main gauche vers une nouvelle bouteille de bière…


[À suivre…]


[1] Dōki no sakura : chant militaire populaire pendant la Seconde Guerre mondiale, particulièrement prisé des pilotes des Unités spéciales d’attaque. Le mot dōki, qui pourrait se traduire littéralement par « même période, même moment », permet d’évoquer à la fois des cerisiers fleurissant de concert et les frères d’armes d’une même promotion, de la même unité militaire… ou les pilotes engagés dans la même mission-suicide. 

[2] Chanson de variétés du début des années 1940, appréciée des soldats en raison de son évocation de Rabaul, île de Nouvelle-Guinée sur laquelle le Japon avait une base importante pendant la guerre. La chanson connut une seconde vie en 1945, cette fois sous forme de chant militaire, accompagnant le retrait des troupes japonaises du Pacifique.


Umezaki Haruo, Sakurajima, 1946
Traduction Chris Belouad

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