La Petite Wang

À 5 heures de l’après-midi, la rencontre entre les candidats au mariage commença dans la salle à manger de l’auberge. L’endroit avait beau être vaste, il n’était éclairé que par quelques petites ampoules jetant de-ci de-là une lumière pâle et sans vie ; en plus de la pénombre, il fallait faire avec la présence de toutes ces femmes, quinze pour six Japonais, rien d’étonnant à ce qu’on se sente oppressé. Quinze femmes, la vingtaine pour les plus jeunes, la trentaine pour les plus vieilles, jacassant à qui mieux mieux, c’était comme si la température de la salle à manger était d’un coup montée de trois ou quatre degrés.

« Les plus de 40 ans, je les ai toutes écartées, et les autres, je leur ai fait passer un entretien serré. »

Parlant avec un fort accent de la campagne, Qiuzi n’en finissait pas de se vanter. Certes, les visages et les silhouettes étaient bien au-dessus de la moyenne mais, malheureusement, les femmes avaient des mises de paysannes, frustes et mal dégrossies. Wan-chan[1] en éprouvait presque une sensation de gêne car elle s’y connaissait, ayant de longues années durant fait commerce de vêtements. Pourtant, elles avaient sans nul doute fait de leur mieux pour venir à la rencontre vêtues de leurs « plus beaux atours », ceux qu’elles ne mettaient pas d’ordinaire.

« La plus vieille, elle a quel âge ?

— 36 ans, c’est celle avec le pull rouge, elle s’appelle Wu Juhua. Entre parenthèses, elle est divorcée. »

Suivant du regard le doigt pointé de Qiuzi, Wan-chan vit près de l’entrée une femme d’âge moyen, vêtue d’un pull rouge, au visage rond et aux formes potelées. Sa généreuse poitrine était enveloppée dans les mailles extensibles du tricot, ses grands yeux affichaient un sourire plein de douceur. Après le pull rouge venait toute une palette de couleurs vives, du vert au jaune en passant par le violet. Les visages sous un épais maquillage, les voix et les rires gais d’une assemblée de femmes – la scène dégageait un parfum chaud et robuste de campagne.

Qiuzi remit à Wan-chan le profil des femmes avec leur photo en autant d’exemplaires que de participants et, de la même manière, Wan-chan sortit les fiches des Japonais qu’elle fit distribuer à chacune des Chinoises. Hommes et femmes commencèrent à lancer des coups d’œil vers l’autre groupe tout en examinant les documents reçus. À observer cet étrange manège, Wan-chan ressentit une pointe de dégoût. Elle retrouvait l’atmosphère des rencontres organisées où elle avait elle-même tenté sa chance à maintes reprises. Dans le temps, cela devait coûter 500 yuans la soirée. Les femmes étaient toujours trois à quatre fois plus nombreuses que les hommes et, chaque fois, Wan-chan qui avait alors 33 ans faisait figure de vieille. Que les Japonais soient des bonshommes entre deux âges, n’ayant rien pour plaire, ne les empêchait pas de choisir d’abord les plus jolies et les plus jeunes. C’était des hommes, il fallait les comprendre, mais Wan-chan ne pouvait réprimer son déplaisir.

Cette fois-ci encore, la même scène se rejouait. Machinalement, elle regarda Uno qui était assis à sa gauche. Tandis qu’il dévorait des yeux une jeune fille portant une veste violette, sur le profil qu’il tenait à la main, la photographie de l’intéressée posait sur lui un charmant sourire.

« Allez, il faut que chacun se présente, fit Wan-chan en forçant sa voix. »

Se présenter, c’était beaucoup dire : comme les participants ne parlaient pas la même langue, les Japonais se levaient à l’appel de leur nom, commençaient par saluer d’un ni hao, et Wan-chan prenait le relais pour expliquer en chinois d’où ils venaient, précisant pour chacun âge, profession et revenu. Ils remerciaient ensuite d’un xie xie, s’inclinaient et se rasseyaient.

« M. Yama.uchi ! »

À la droite de Wan-chan, un homme grassouillet de 35, 36 ans se leva.

« Ni hao ! je m’appelle Ya ya ya Yama.uchi. »

Les paupières rouges et gonflées, l’intéressé grimaça un sourire qui, contrairement à l’effet recherché, lui donnait l’air effrayant. La salle se fit plus calme.

« M. Yama.uchi vient pour la première fois en Chine, il n’est pas encore habitué à la cuisine locale et il est un peu fatigué. »

Wan-chan, qui ajouta ces quelques mots en chinois pour venir à sa rescousse, se demanda pourquoi il avait toujours ce visage bouffi et rougeaud.

« M. Tsuchimura !

— Ni hao ! »

À côté de Yama.uchi, un homme au teint sombre se leva.

« M. Tsuchimura habite dans le département d’Ehime au Japon. Il a 49 ans. Il tient un magasin de fruits et légumes, son revenu est de 4 millions de yens par an. Il est propriétaire de sa maison et d’un terrain dans la montagne. Il vit avec sa mère qui va avoir 73 ans.

— Enchanté ! Xie xie. »

Tsuchimura se rassit bien poliment.

Ce fut au tour des femmes de se présenter. Comme les hommes, elles se levaient quand Qiuzi les appelait, commençaient par dire konnichiwa en japonais et remerciaient à la fin d’un arigatō. La formule polie d’arigatō gozaimasu était trop longue pour elles, elles avaient beau l’avoir répétée une semaine durant, la plupart ne parvenait pas à la prononcer et, au dernier moment, on avait simplifié les choses en optant pour la forme abrégée.

Wan-chan lisait en japonais leur âge et leur profession.

« Chang Lili ! »

En face de Wan-chan, une fille grande et élancée, vêtue d’un chemisier rose à fleurs et d’un jean se leva.

« Bonsoir. Je m’appelle Chang Lili. J’ai 24 ans, je fais très bien la cuisine… »

Wan-chan et les hommes furent bien surpris de l’entendre parler japonais avec tant d’assurance.

« D’où sort-elle ?

— C’est la petite-fille du maire. Quand elle a eu vent de la rencontre, elle est allée en ville suivre des cours de japonais. »

Les hommes applaudirent alors que Chang Lili finissait de se présenter.

« Tu parles bien japonais, fit Uno en ouvrant sa bouche édentée.

— Je vous remercie.

— Vous avez peut-être des za za zamis japonais », bafouilla Yama.uchi en rougissant de plus belle.

Chang Lili qui n’avait pas compris jeta un coup d’œil à Wan-chan pour lui demander son aide. Rassérénée, Wan-chan traduisit avec le sourire.

« Non, non, je n’en ai pas. »

La barrette qui retenait ses cheveux permanentés scintilla tandis qu’elle secouait la tête.

« Sun Lingdi. »

Pas de réponse.

« Sun Lingdi !

— Présente ! »

En répondant d’une voix sans entrain, une femme à l’air fragile se leva sans hâte, dans le coin derrière Chang Lili, et redressa un peu la tête pour dire konnichiwa. Avec ses grands yeux sombres et sa peau blanche, c’était une beauté.

« Cette petite, elle a accouché d’une fille l’année dernière, sa belle-mère l’a chassée et, il y a six mois, on l’a contrainte à divorcer. La pauvre, elle n’arrive pas à s’en remettre et sa mère est très embêtée. Elle m’a suppliée de faire quelque chose pour cette malheureuse ! »

Qiuzi murmura ce flot de paroles à l’oreille de Wan-chan.

« Mlle Sun Lingdi, 26 ans, divorcée, sans profession. »

Wan-chan donna lecture de la fiche, sans rien laisser paraître sur son visage. Sun Lingdi, vu son prénom qui voulait dire « l’aînée du petit frère », n’avait sans doute pas eu de frère.

Les présentations terminées, le repas commença. Pour permettre aux participants de faire connaissance, les femmes étaient assises à deux ou à trois par table, les six hommes allaient et venaient d’une table à l’autre, leur assiette à la main. Wan-chan et Qiuzi s’étaient attablées ensemble dans un coin de la salle et, tout en mangeant, elles attendaient que quelqu’un vienne leur demander de traduire. Ni les hommes ni les femmes n’avaient le loisir de s’intéresser à ce qui était dans leur verre ou leur assiette, un papier et un stylo à la main, ils s’efforçaient de rompre la glace, à grand renfort de postillons et de transpiration.

« Il faudrait qu’on réussisse à faire au moins deux ou trois couples. »

Wan-chan prenait peu à peu un regard morose.

« On y arrivera, c’est sûr. »

Qiuzi avait la figure fendue d’un large sourire et les yeux brillants.

« Tu as vu comme elles sont toutes jeunes, jolies et gentilles.

— Hum. »

Wan-chan acquiesça. 100 % de réussite, c’était trop demander, mais d’après son expérience, elle pouvait miser sur un taux de succès compris entre 70 et 80 %. Jusqu’ici, elle ne s’était jamais aventurée plus loin que les chefs-lieux de département, c’était la première fois qu’elle organisait une rencontre dans une zone aussi reculée.

Quand elle avait lancé son affaire, elle avait pris pour cible des femmes issues des grands centres urbains de la Chine, Pékin ou Shanghai, mais ces dernières avaient vu trop de téléfilms japonais à l’eau de rose, elles s’imaginaient que le Japon n’était que villes modernes et animées, elles vivraient dans un appartement de standing, pendant que le mari serait au travail, elles mettraient de somptueux bijoux, arboreraient des tenues chic pour aller faire leurs courses dans de spacieux grands magasins ou prendre le thé avec leurs amies dans des cafés exotiques à l’occidentale. Elles croyaient que le mariage avec un Japonais leur assurerait une existence dorée, elles arrivaient au Japon pleines de rêves et se retrouvaient en rase campagne, pas une âme qui vive à la ronde. Elles devaient cohabiter avec les vieux parents du mari, partir aux champs dès le lever du soleil et quand elles rentraient à la tombée du jour, la cuisine, le ménage et les préparatifs du bain les attendaient. C’en était plus que ces citadines ne pouvaient supporter, amèrement déçues, elles demandaient le divorce et repartaient en Chine, ou disparaissaient dans la nature, et cela faisait des histoires à n’en plus finir.

Pour des campagnards, il fallait aller dénicher des femmes de la campagne. Une fois qu’elle l’eut compris, Wan-chan chercha sans attendre dans son réseau familial quelqu’un à même de lui prêter main-forte, et jeta son dévolu sur Qiuzi. Il s’agissait en quelque sorte de développer un nouveau marché, la rencontre de ce soir était un premier pas pour expérimenter la formule.

« La petite Sun Lingdi, elle n’a pas de frères, hein ?

— Non, elles sont quatre sœurs, leur mère les a eues coup sur coup, elle voulait tellement un garçon que toutes les filles ont le caractère “petit frère” dans leur prénom, pour faire venir un fils la fois d’après. Ça n’a pas marché, tu t’en doutes. On ne peut pas lutter contre le destin. Les filles mariées, la mère se croyait enfin tirée d’affaire, mais voilà qu’elles ne peuvent pas avoir de garçon et les belles-familles font grise mine. Même Lingdi qui est si jolie, son mari a obtenu le divorce, la pauvre.

— Ma-ma-madame Kimura. »

Son visage bouffi encore plus rouge, Yama.uchi s’approcha.

« Vous pouvez venir ? »

Wan-chan se leva pour le suivre.

Sun Lingdi les attendait, l’air craintif.

« Demandez-lui si elle elle veut bien d’un-d’un homme co-comme moi. »

Le bégaiement de Yama.uchi ne cessait d’empirer.

Wan-chan s’assit sur une chaise à côté de Sun Lingdi et posa doucement la main sur son épaule.

« M. Yama.uchi, c’est un homme très gentil, même s’il fait un peu peur, il ne faut pas…

— Moi, je ne dis pas non mais…

— Mais quoi ?

— Il n’a jamais été marié ?

— Non, bien sûr !

— S’il se marie, il voudra des enfants ?

— Oui, sans doute. Tu ne veux plus avoir d’enfant ?

— Je crois que je ne pourrais pas lui donner de garçon. »

D’un air inquiet, Sun Lingdi baissa les yeux.

« Ah, je vois à quoi tu penses. Pas de problème, les Japonais, ça leur est égal.

— C’est vrai ? »

N’osant y croire, Sun Lingdi prit une mine un peu plus sereine et sourit à Wan-chan. Yama.uchi qui était resté debout à côté se réjouit comme s’il avait compris l’échange. Sur son visage rougeaud, brillaient en même temps qu’un sourire des perles de sueur.

La rencontre qui avait duré trois heures se termina enfin. Wan-chan regagna sa chambre, exténuée. Elle allait pouvoir dormir tout son soûl.


[1] Le nom du personnage associe au patronyme chinois de Wang le diminutif japonais de chan. La combinaison produit un effet cocasse, car dans la langue des enfants, wan-chan signifie « toutou ». 


Chapitre II du roman intitulé La Petite Wang
Yang Yi, Wan-chan, Bungeishunju, 2008
Traduction Catherine Ancelot

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