Sakurajima #6

Mon quart du matin terminé, à midi, je retournai aux quartiers d’habitation. Durant ma garde, j’avais été réprimandé par l’officier de service, le chef cryptographe Tanagokoro. La transmission d’un message avait tardé. C’était, en plus, un télégramme que nous avions intercepté. Il n’y avait pas de raison pour qu’il ait un rapport direct avec l’unité ici. Ce n’était rien de plus que l’officier de quart qui voulait se faire bien voir auprès de la salle d’état-major. J’achevai mon déjeuner dans la morosité, m’étendis sur ma couchette pour faire une sieste et enfin, me mis à rêver.

Je ne compris pas ce qu’était ce rêve, seulement que j’étais dans un endroit apparemment plongé dans la pénombre et que je marchais en hurlant de toutes mes forces. J’avançais d’une démarche désordonnée en versant un flot de larmes. Je criais en agitant les mains et en trépignant. Toujours dans cet état, j’opérai une lente remontée vers la surface avant de finir par rouvrir les yeux. J’étais couvert de sueur. Je ressentais une lourdeur dans tout le corps, la sensation du rêve demeurait encore ici et là dans mes membres. Moi qui étais bien réel, je versais des larmes tout comme à l’intérieur de mon rêve. J’éprouvais comme l’envie de me précipiter sur quelque chose, mais je ne savais pas sur quoi. Je restais immobile sur le dos, endurant la sensation désagréable de ma peau poisseuse. 

Est-ce que ça peut continuer comme ça…

Le mécontentement d’avoir été traité injustement me secouait brutalement à travers les brumes du réveil. Je m’étais énervé tout seul. Ce n’était pas contre quelqu’un. Ce n’était pas contre le chef cryptographe Tanagokoro. Je ressentis une colère violente à l’égard de ce qui m’avait acculé dans une telle situation. Une grande tristesse monta soudain en moi. Tout n’était-il pas inutile ? Combien de fois avais-je accumulé, puis éliminé de tels sentiments de futilité…

Je me redressai et sautai hors de ma couchette. Superposant les coins de la couverture dérangée pour la plier, je murmurai soudain :

« Même les couvertures ont des oreilles[1]. »

Simplement parce qu’elle n’avait pas de lobe d’oreille, quels sombres et horribles sentiments avait dû éprouver cette prostituée dans cette ville de campagne ? Cette nuit-là, son visage enfoui dans ma poitrine, elle m’avait raconté sa vie de façon décousue. L’époque de l’école primaire, où on l’appelait « Sans-oreille ». Et même quand elle s’était vendue, elle avait été obligée d’aller dans une pauvre auberge de campagne comme celle-là. Ne cessant de subir de telles injustices, sur quoi avait-elle bien pu trouver appui pour vivre jusqu’à maintenant ? Son profil triste réapparut subitement dans mon esprit. Le souvenir de son maigre corps succéda à cette image éveillant ma tristesse.

Y avait-il un autre moyen d’apaiser mon énervement, si ce n’était prendre le parti de m’accrocher à ce sentimentalisme, puis d’isoler mes sentiments de ce qui m’entourait ?

Ma jeunesse était bien finie ! Ma vie à Sakurajima n’était déjà rien de plus que les derniers jours qu’un homme vivait avant sa mort. Sans m’en rendre compte, je mis de la force dans mes gestes et empilai brutalement les couvertures déjà pliées. Je m’habillai et quittai la grotte. La lumière ardente de l’après-midi pénétrait violemment à travers mes paupières. J’eus l’idée de grimper au sommet de la colline.

Après avoir gravi le chemin rocailleux et traversé le bois, j’arrivai au poste d’observation. Au pied des châtaigniers, comme la fois précédente, la sentinelle se tenait debout. Lorsqu’il m’aperçut, il me donna l’impression d’esquisser un sourire. Je ne saurais dire pourquoi mais il avait l’air déprimé.

« Ah, vous êtes revenu. »

Faisant un signe de la tête, je montai sur la plate-forme d’observation et promenai mon regard sur les alentours. Le paysage était écrasé par un soleil brûlant, dont la lumière sembla éclairer jusqu’au plus profond de mon cœur. 

Des cumulo-nimbus se dressaient dans le ciel, piliers massifs qui s’élançaient à des hauteurs de plusieurs centaines de mètres en scintillant d’une couleur argent. En dessous, on apercevait le site de l’Unité aérienne de Kagoshima dans la banlieue ouest et l’on voyait, minuscules, les hangars détruits et les poteaux métalliques rougis par le feu. La ville brûlée et calcinée s’étendait à perte de vue à l’est. Les montagnes autour étaient belles, resplendissant d’une verdure éclatante. La région de Taniyama était couverte d’un nuage de poussière blanc, tandis qu’un massif escarpé d’argile rouge était plongé dans la brume. La nature seule était belle. Les ruines de ce qu’avaient construit les hommes étaient rabougries et affreuses. Je m’assis dans la prairie. L’homme s’installa à mes côtés, comme la fois précédente.

« Ce travail de sentinelle, c’est dur aussi, hein ?

— Oh, vous savez, pas tant que ça.

— On dirait que tu n’as pas le moral. Tu ne serais pas malade ?

— Je suis si fatigué… »

L’homme me montrait la baie paisible en la balayant du doigt.

« Chef, dans cette baie, il y a trois sous-marins.

— Oui, j’ai appris ça dans les télégrammes. Ils sont de chez nous, non ?

— Vous êtes dans les transmissions, c’est ça ? Moi je n’arrive pas à distinguer si ce sont des alliés ou des ennemis.

— Il paraît qu’ils avaient oublié de mettre en marche leur signal d’identification. 

— Ah bon… »

Après un moment de silence, l’homme me demanda :

« Si vous êtes dans les transmissions… Les Unités spéciales d’attaque, qu’est-ce qu’elles deviennent donc ?

—Ils sont complètement fichus. Apparemment, ils se font tous massacrer par les Grumman.

— Alors, c’est vraiment perdu ? »

Il poussa un soupir. Puis :

« Les Unités spéciales d’attaque, c’est terrible non ?

— Terrible, qu’est-ce que tu veux dire ? »

L’homme resta muet un moment. Enfin, parlant comme s’il retenait chaque mot :

« Le général Kiso Yoshinaka[2], il a mis le feu à ses bœufs et les a lâchés dans le camp ennemi, n’est-ce pas ? Ces bœufs, c’est ce que sont les Unités spéciales d’attaque. Quand j’y pense, les jeunes gens des Unités spéciales d’attaque me font vraiment pitié. Aller à la mort sans rien savoir… 

— Tu dis ça parce que toi aussi tu as des enfants, certainement ?

— De temps en temps, une formation d’appareils d’entraînement s’envole. Eux aussi, ce sont probablement des Unités spéciales d’attaque ?

— Oui… et ça ne rime à rien ! »

Le visage de l’homme avait l’air terreux, peut-être à cause de la lumière. Il paraissait exténué.

« Tu dois prendre soin de toi. La vie dans les tranchées est difficile à supporter.

— À Kagoshima, il paraît qu’il y avait jadis une tribu appelée Tsuchigumo. Un peu comme les Kumaso[3]. Et tout comme nous autres, ils vivaient dans des cavernes. 

— Tu es de Tōkyō, peut-être ?

— Ils ont fini par s’éteindre. C’était sans doute une race faible.

— Les cigales ont sacrément proliféré. C’est vrai que c’en est presque insupportable. »

Des kuma-zemi[4], posées dans les arbres ici et là, chantaient d’un ton désespéré.

« Les cigales ? Ah oui, les cigales. Les tsuku-tsuku-bōshi ne sont pas encore venues cette année. »

La sentinelle montra ses dents blanches et partit d’un rire nerveux. Les os au niveau de ses épaules étaient minces et à cause de son uniforme mal ajusté, il avait un air enfantin, me faisant penser à un petit garçon. Une inquiétude confuse s’empara de moi. L’homme joignit ses deux mains derrière sa tête, et s’étendit sur le dos. Apparemment, aucun avion ne passerait aujourd’hui. D’une voix basse, il se mit à parler.

« Vous savez, ces derniers temps, je réfléchis à la beauté de la destruction. »

Il parlait d’une voix pleine d’émotion, comme s’il cherchait à se persuader lui-même.

« Les ruines, c’est vraiment très beau, n’est-ce pas ?

— Tu trouves ça beau, vraiment ?

— J’ai l’impression que les hommes possèdent, en même temps que leur volonté de vivre, une volonté de courir à la destruction. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai vraiment ce sentiment. Que les hommes aillent à leur destruction comme des papillons de nuit, au milieu d’une nature si belle, c’est étrangement beau, n’est-ce pas ? »

Cette dernière partie sonnait comme un monologue.

« L’autre jour, j’ai assisté à une scène étrange.

— Qu’est-ce que c’était ? »

L’homme me passa les jumelles qu’il tenait et m’indiqua du doigt une vallée située à proximité. 

« La maison là-bas, vous voyez cette maison de paysans ? Encore un peu à droite. Voilà, c’est là. Si vous voulez bien regarder avec les jumelles. À côté du bâtiment principal, on voit un petit hangar, n’est-ce pas ? Et là, vous apercevez certainement un objet qui pend sous l’avant-toit. Vous le voyez ? »

Sur la poutre à l’entrée du bâtiment incliné, je vis à travers les jumelles une sorte de longue corde qui se balançait sous le vent. Il y avait un enfant qui s’amusait, accroupi dans la terre devant la grange. Je ne comprenais pas de quoi il s’agissait. Le sens de tout cela m’échappait. Lui rendant les jumelles, je regardai le visage de l’homme.

« Et alors ?

— Cette famille, ce sont des paysans. Je crois qu’ils ont une rizière ou un champ dans un endroit éloigné car chaque matin le couple s’en va en emportant une houe et d’autres outils. Il y a un vieil homme, apparemment malade depuis longtemps, qui dort dans la pièce au fond du bâtiment principal. De temps en temps, il sort pour aller aux toilettes, à côté de la grange, mais son corps ne fonctionne plus très bien. Même avec les jumelles, on voit qu’il tient mal sur ses jambes. En plus, il est visiblement atteint d’une longue maladie et on dirait qu’on le traite comme un gêneur, il est insulté par la femme quand elle rentre préparer le déjeuner. Il y a aussi un enfant, un garçon de sept ou huit ans avec une grosse tête, qui semble se moquer du vieil homme. Bien entendu, comme je regarde avec des jumelles, je n’entends pas leurs voix, mais j’ai deviné à partir de cette pantomime, avec leurs gestes, enfin bon, vous voyez. Le garçon se moque du vieil homme, mais c’est son petit-fils, le vieux adore ce gosse. 

— Tu as tout compris à cette famille, hein ? »

L’homme rit d’une voix rauque pendant un moment.

« Eh bien, je crois que je ne suis pas loin de la vérité. Ensuite, si l’on se place du point de vue du vieil homme, il est traité comme un fardeau par son fils et sa belle-fille, il n’a rien à attendre de l’avenir. Un jour, je regardais d’ici avec les jumelles. C’était pendant la journée, le soleil frappait dur. Le vieil homme est sorti à quatre pattes sur la véranda. Puis il est descendu dans le jardin et est parti en direction de la grange. Je regardais en pensant qu’il allait aux toilettes, mais ce n’était apparemment pas ça. Il a sorti avec difficulté un escabeau et une corde du fond de la grange. Alors que je me demandais ce qu’il allait faire, il a posé l’escabeau à l’entrée et a essayé de monter dessus. Mais comme son corps ne lui obéit plus, il a dégringolé et est tombé par terre deux ou trois fois. J’étais de plus en plus inquiet, j’en avais de la sueur poisseuse dégoulinant de mes mains qui tenaient les jumelles. Puis finalement, il est monté sur l’escabeau. Il s’est agrippé à la poutre, y a attaché la corde, a fait une boucle du morceau qui pendait encore et s’est essayé à tirer deux ou trois fois dessus, avec l’air de tester sa solidité.

— … Il allait se pendre.

— Enfin, il a probablement dû se dire que c’était bon. Il a regardé autour de lui. Et alors, juste derrière lui, à seulement deux mètres de distance, ce petit garçon se tenait debout, comme une ombre. Il restait muet, les yeux fixés sur ce que faisait le vieillard. Même d’ici j’ai vu clairement que le vieux était secoué, pour vous dire. Le vieil homme, qui tenait fermement la corde et restait tourné vers le garçon, le contemplait sans bouger. Le gosse aussi restait immobile comme une pierre et avait les yeux braqués sur le grand-père. Ils sont restés comme ça à se regarder fixement pendant une dizaine de minutes. Alors, le vieillard, abattu, est tombé de l’escabeau et s’est écroulé au sol. Le garçon était toujours immobile et ne faisait même pas mine de lui venir en aide. Quand le vieux a fini par atteindre la véranda en rampant, il est resté couché sur le ventre sur la marche à l’entrée et d’après le mouvement de ses épaules, il a sangloté comme un insecte, a pleuré pendant un long moment. Vraiment longtemps. »

L’homme redressa le torse.

« Vous l’avez certainement vue tout à l’heure. C’était cette corde. »

Je ressentis brusquement du dégoût envers cet homme. Il n’y avait pas de raison précise. Je demandai d’un ton un peu méchant :

« Et tu as trouvé ça horrible, non ? 

— … Cruel, c’est ce que ça m’a paru. Qu’est-ce qui était cruel ? Le fait que le vieil homme ait dû faire ça ? Ou l’enfant qui regardait ? Ou que j’aie regardé, en cachette avec mes jumelles, une scène privée comme celle-là ? Je ne sais pas très bien. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression d’avoir regardé tout ça comme en grinçant des dents. »

Il leva la tête et observa le ciel. Le soleil, brillant d’un éclat éblouissant, était à son zénith.

« Si c’était ça ? Et si c’était que les hommes ne peuvent mourir quand d’autres hommes les regardent ? Et si c’était qu’il est impossible d’aller à la mort si l’on n’est pas seul ? »

Il leva une main pour s’abriter de la lumière. Son visage frappé par les rayons du soleil éclatant, la sentinelle avait l’air de rire et de pleurer tout à la fois.


Épisode suivant


[1] Cette phrase est à double sens, car l’idéogramme sino-japonais employé couramment pour désigner l’oreille humaine est aussi utilisé pour désigner l’ourlet, la bordure d’une couverture.

[2] Minamoto no Yoshinaka (1154-1184) : général de la fin de l’époque de Heian (794-1185). Il entra en rébellion contre son propre clan et se fit appeler Kiso Yoshinaka, du nom de la province où il grandit. Il est l’un des personnages principaux du grand récit épique Le Dit des Heike

[3] Tsuchigumo et Kumaso : termes désignant des groupes apparaissant dans les mythes japonais et censés avoir habité le Japon ancien. Tsuchigumo (littéralement « araignées de terre ») et Kumaso (comprenant l’idéogramme « ours ») seraient des appellations péjoratives appliquées à des tribus indigènes qui n’avaient pas reconnu l’autorité de l’ethnie dominante et de l’Empereur.

[4] Cigale de l’espèce Cryptotympana facialis. Son nom japonais est onomatopéique.


Umezaki Haruo, Sakurajima, 1946
Traduction Chris Belouad

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