Un cadeau

C’était couru d’avance, je savais bien que je n’aurais pas dû venir. C’est ce qu’il se dit en avalant une petite gorgée de vin dans un gobelet en carton.
Non seulement il n’aimait pas les soirées mais en plus, ces derniers temps, les occasions de se sentir bon à rien s’étaient accumulées et il était très déprimé. Il avait l’impression d’être assis au fond d’un trou noir. Dans un tel état, il était bien incapable évidemment de se laisser imprégner par l’ambiance de ce genre de réjouissance.

Il avait été invité par la meilleure amie de la fille dont il s’était séparé six mois plus tôt et savait, grâce à une rumeur venant d’on ne sait où, qu’elle s’était mariée à un secrétaire d’ambassade de second niveau d’un petit pays d’Amérique centrale. Elle lui avait téléphoné trois jours plus tôt, alors qu’ils n’étaient plus en contact depuis longtemps, pour le convier à cette soirée qu’elle organisait chez elle. Elle avait précisé que son ancienne petite amie ne serait pas présente.

« Il y aura des gens de tous les pays. Ce sera sympa ! » avait-elle dit avec entrain et il n’avait pas su comment lui dire qu’il n’était pas d’humeur pour ce genre de choses.

Alors qu’il bégayait un début de réponse, elle avait conclu qu’il était d’accord et viendrait.

L’appartement du second secrétaire et de sa jeune épouse se trouvait dans un immeuble moderne bâti sur un terrain appartenant à un grand temple dans l’arrondissement de Minato-ku. Chaque appartement devait correspondre à deux étages car dans l’ascenseur seuls les chiffres impairs étaient indiqués. Arrivé devant la porte d’entrée il hésitait encore.

Étouffant son envie de repartir illico il finit par appuyer sur la sonnette.

Dans le salon où on l’introduisit se trouvait déjà une dizaine de personnes qui, chacune un verre à la main, bavardaient joyeusement. Le second secrétaire lui apporta du vin dans un gobelet en carton et déclara :

« J’ai beaucoup entendu parler de vous par ma femme ! »

Malgré le large sourire qui accompagnait ces paroles, il se persuada que ces conversations n’avaient sans doute pas été à son avantage.

Les gens formaient des groupes de trois ou quatre et discutaient calmement. Quelques nouveaux invités arrivèrent et le salon sembla plus étroit. Il continuait à se taire et à boire son vin par petites gorgées. Dans un coin de la pièce, sur une table, était disposée de la nourriture et il alla s’y servir une assiette. Il espérait que jusqu’à la fin personne ne viendrait engager une conversation tout en se disant que ce n’était pas très poli envers ses hôtes.

« C’est un bel appartement ! Le quartier aussi est bien ! » arriva-t-il quand même à dire à la maîtresse de maison qui passait à côté de lui.

« Tu trouves ? Son pays, dit-elle en lançant un regard vers son jeune époux, exporte des bananes et c’est avec ça qu’il gagne un peu de devises étrangères. Avec ces précieux fonds étrangers ils feraient mieux d’acheter des médicaments par exemple mais au lieu de ça, à cause de la futilité des diplomates, ils louent ce genre de grands appartements dans Tokyo pour des loyers astronomiques. C’est incroyable, non ? »

Cette déclaration faite, de nouveaux invités venant d’arriver, elle s’empressa d’aller les accueillir dans l’entrée. Tout en buvant son vin il se demanda s’il ne pourrait pas s’éclipser sans que personne ne s’en aperçoive. Quel lâche ! se dit-il. Il avait le sentiment de s’apitoyer sur son propre sort et de se dégoûter encore plus. Il savait bien qu’il avait tort de rester dans le fond de son trou mais ne trouvait pas la force d’en sortir. Muet, toujours assis, il regardait le temps passer entre les personnes autour de lui.

Au bout d’un long moment il entendit une petite voix tout près : « Vous êtes japonais ? » Ses oreilles qui percevaient quelques bribes des conversations tenues dans la pièce s’étaient peu à peu habituées à l’anglais et il saisit cette voix sans difficulté. La personne qui l’avait émise était une jeune femme se tenant derrière lui, elle avait aussi un gobelet en carton rempli de vin à la main et était assise dans un coin de la pièce. Il l’avait déjà remarquée plus tôt mais ne lui avait pas adressé la parole.

« Oui, je suis japonais. Et vous ? » demanda-t-il à son tour à voix basse.

Le fait de parler anglais rendait sa réponse un peu mécanique ce qui au fond lui facilitait les choses. L’effet du vin l’avait peut-être un peu aidé aussi.

« Je viens d’Amérique.

— Des États-Unis ?

— Oui, pourquoi ?

— Le Mexique aussi est en Amérique. »

Tout en parlant il se demanda pourquoi il disait ça.

« C’est vrai ! Est-ce qu’il y a des Mexicains ici ce soir ?

— Je ne sais pas mais étant donnée la nationalité de notre hôte ce n’est pas impossible. Depuis combien de temps êtes-vous au Japon ?

— Euh… Six mois. Je suis étudiante en histoire de l’architecture et je suis venue étudier la construction en bois japonaise.

— Alors, vous parlez japonais ?

Sukoshi (un peu), dit-elle d’une petite voix. Nihongo muzukashii. (Le japonais, difficile.)

— Je veux bien vous croire », dit-il en anglais en observant le visage de son interlocutrice.

Sans être particulièrement remarquables ses traits étaient assez délicats, elle avait quelques taches de rousseur et sa façon de parler avait aussi quelque chose de fluet.

« Vous parlez bien anglais !

— Que pensez-vous du Japon, après quelques mois de séjour ? lança-t-il pour dévier la conversation.

— C’était dur ! dit-elle.

— Ah bon, pourquoi ?

— Les trois premiers mois ont été difficiles. Je me suis vraiment demandé si je n’allais pas repartir.

— Pourquoi ?

— Les gens étaient tellement froids !

— Ah bon ?

— Au début j’ai eu du mal à trouver un logement à louer, c’était pénible. Je suis venue au Japon avec une bourse d’une fondation japonaise et un responsable de cet organisme m’aidait à chercher un logement mais malgré tout, dès qu’ils entendaient parler de gaijin (étranger) les propriétaires refusaient de louer. Dans la rue, peu de gens parlaient anglais. À la bibliothèque j’avais du mal à comprendre comment chercher des ouvrages et il n’y avait personne pour m’expliquer. Dans les transports je me trompais souvent et me retrouvais je ne sais où. Je n’aimais pas la cuisine. Toute seule, je ne rencontrais que des problèmes.

— Ça a dû être dur, effectivement ! »

S’il s’agit de se montrer compatissant, ça ne m’est pas très difficile, pensa-t-il avec un soupçon d’autodérision.

« Dans la fondation ou à l’université, des gens m’abordaient mais, je ne sais pas pourquoi, je n’arrivais pas à répondre à leurs attentions. Je ne pouvais pas me laisser aller. J’avais peur des autres. J’étais incapable de parler comme je le fais maintenant avec vous.

— Et puis ?

— Et puis… Je pense qu’à cette époque j’étais dans une sorte d’état dépressif. Vers la fin de l’année dernière ça a encore empiré, je n’étais plus capable de rien et j’ai vraiment pensé repartir chez moi. Noël c’est la période où le mal du pays se fait sentir le plus intensément. »

Il eut le sentiment de comprendre très bien comment cette jeune femme seule dans une grande ville étrangère avait pu sentir peu à peu son cœur se fermer. Il lui était facile de lui apporter de l’aide en l’écoutant mais il savait aussi combien elle avait dû souffrir avant de pouvoir parler à quelqu’un comme elle le faisait à présent.

« Et alors ?

— Alors… j’ai vu quelque chose de très étrange qui m’a guérie, dit-elle en faisant un grand sourire. En un instant je me suis sentie mieux, j’ai repris de l’assurance, et je me suis dit que quoi qu’il arrive j’étais capable de ne rentrer chez moi qu’après avoir mené à bien mes études au Japon.

— Qu’est-ce que vous avez vu ?

— Des Pères Noël.

— Pardon ?

— Oui, des Pères Noël. En fin d’année dernière, j’étais dans l’avenue Ginza. Il y avait une foule de gens qui faisaient des courses et la rue était encombrée. La ville était animée mais moi je marchais au milieu de cette agitation avec toujours la même mélancolie. C’est alors qu’un gros autobus s’est approché et s’est arrêté à un feu rouge. J’ai jeté un œil dans sa direction et qu’est-ce que j’ai vu ? Il était plein de Pères Noël !

— Le bus ?

— Oui ! Le bus était rempli de Pères Noël en habit rouge. Ils avaient tous une barbe blanche et un long chapeau rouge. Il y en avait plusieurs dizaines. J’ai regardé le bus, figée de stupéfaction et puis, peu à peu, un sentiment étrange m’a envahie. Tous les Pères Noël que j’avais vus depuis ma naissance étaient là. J’ai eu l’impression que tous ces Pères Noël que j’avais vus chaque année dans ma ville de province aux États-Unis étaient accourus tous ensemble jusqu’ici pour m’encourager et je me suis mise à pleurer. Comme si toutes les expériences pénibles que j’avais faites depuis mon arrivée au Japon étaient remontées en moi à cet instant, je suis restée plantée au milieu du trottoir sans pouvoir détacher mes yeux du bus rempli de Pères Noël. Certains d’entre eux ont fini par se rendre compte que je les observais et ils m’ont fait des signes de la main et moi, j’ai pleuré de plus belle. Je sentais bien pourtant que je souriais mais du coup mes larmes redoublaient. J’ai moi aussi fait un signe de la main et pendant que je riais et pleurais en même temps le feu est passé au vert et le bus est reparti. Je suis restée sur place en essuyant mes larmes ridicules avec un mouchoir et j’ai eu le sentiment d’avoir été sauvée par ce bus de Pères Noël ; je suis restée longtemps debout sans bouger. Le monde avait soudain changé, il me semblait étinceler. Je me suis dit que tout irait bien dorénavant. C’est une drôle d’histoire, vous ne trouvez pas ? Au fond ce n’était qu’un bus transportant des types recrutés pour faire le Père Noël ici ou là.

— Et ensuite ?

— Après ça, plus aucun problème ! Tout va très bien. Du côté de ma recherche, j’ai mis un plan de travail au point. Et puis je me suis habituée à la vie à Tokyo. J’ai des amis à qui je peux parler et même, voyez, j’arrive à discuter avec vous que je ne connais pas. Tout ça, c’est le cadeau que j’ai reçu de ces Pères Noël. »

Elle parlait en regardant son interlocuteur bien en face et sans la moindre timidité elle lui souriait.

Son visage était limpide. En la regardant, il eut lui aussi le sentiment que le lourd nuage qu’il sentait sur son front se dissipait. Il eut l’impression d’être sorti de son trou qu’il ne quittait plus depuis longtemps et qu’un vent frais le caressait. En se laissant porter par cette agréable sensation il continua à contempler le visage de la jeune femme.


Ikezawa Natsuki, Okurimono
Hone wa sango, me wa shinju, Bungeishunju, 1995
Traduction Corinne Quentin

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