Ici et ailleurs #2

Je me faisais une joie d’assister à cette rencontre à la mémoire d’Ozaki, à un point qui me surprenait moi-même. Combien de têtes connues seraient-elles là ? Une dizaine tout au plus, sans doute. Toutefois, chose inhabituelle chez moi, bien plus que la perspective d’y retrouver des connaissances, c’était bien l’idée de me rendre à une rencontre dont le principal personnage était absent qui nourrissait mon attente. Une fois sur place, je vis surgir, l’une à la suite de l’autre, des têtes connues : Lime et Cookie, qui étaient arrivées trop tôt et semblaient s’être lassées d’attendre, se débarbouillaient et se limaient les ongles. C’est la cantine des studios de tournage Nikkatsu, m’avait expliqué Iwami, un ancien aîné de l’école qui n’avait rien à faire avec cette cérémonie et à qui il était arrivé de travailler dans ces studios, ajoutant que la cantine était autrefois beaucoup plus vaste, que Takakura Ken et Yakushimaru Hiroko, celle-ci encore enfant, y prenaient le café et qu’il s’y était rendu lui aussi, six mois avant cette rencontre en mémoire d’Ozaki, à l’occasion d’une réunion d’adieu également, à la mémoire de quelqu’un qui était je crois machiniste.

La cérémonie était on ne peut plus mal conduite : son initiateur en avait annoncé dans un marmottement le commencement sans utiliser de micro et personne d’autre n’avait prononcé le moindre discours, tandis qu’on se servait au buffet des oden[1] sur des assiettes jetables et de la bière dans des gobelets jetables, une flaque se formant aussitôt sous la tireuse à bière. Dehors, une tente était dressée où se regroupait du monde et où il se cuisinait quelque chose. Comme ce n’étaient que des visages qui ne me disaient rien, j’avais cru qu’il s’agissait d’un autre rassemblement autour de quelque barbecue, mais je me trompais. Carlos, dont j’avais souvent entendu le nom sans l’avoir jamais rencontré, y préparait un curry : c’était lui qui avait arraché, du banc d’un jardin public sur lequel il dormait, Ozaki qui lui aurait dit que ce qu’il pouvait lui arriver lui était égal ; il l’avait alors hébergé et, quoique ce point n’était pas très clair, fait hospitaliser pour finalement, le premier, informer par mail quelques intimes de son décès.

Dans un coin de la salle, mais sans doute fallait-il plutôt dire que c’en était le centre, dans le coin gauche de la salle donc, étaient placés la photo du défunt, la tablette de bois blanc portant son nom posthume et le récipient pour y dresser les bâtons d’encens, que personne ne s’était avisé de brûler alors que la cérémonie avait commencé. Sur la rangée était également posé un paquet de cigarettes Long Peace ou Lucky Strike, je ne sais plus, l’idée en tout cas qu’il avait continué à fumer des cigarettes aussi fortes m’avait fait sourire. Le mur était couvert d’un tas de photos prises de lui depuis qu’il était jeune, toutes de format ordinaire, aucune d’entre elles n’avait été agrandie pour l’occasion.

Ce n’était pas plus le cas pour la photo funéraire encadrée : Ozaki y avait soixante ans, ses joues étaient parsemées de petites rides, il restait pourtant pareil qu’au temps de sa jeunesse, sans une once de chair en trop. Sur le mur, il y avait beaucoup de photos de groupe de l’équipe de cinéma ; dans celles où il figurait seul, il posait une cigarette au bec, mais peut-être n’y avait-il rien de voulu dans sa pose, qu’il paraissait à moi prendre uniquement parce qu’il avait belle allure, et d’ailleurs, il ne fumait sur aucune des photos du mur que j’avais reproduites avec mon portable à clapet pour montrer à ma femme combien il était beau, ou peut-être n’était-ce qu’une vue de l’esprit quand je prétendais qu’il avait une cigarette aux lèvres sur la plupart des photos. Ce que je me dis toujours, c’est que je n’ai pas tellement de photos de moi, pratiquement aucune du temps où j’étais étudiant ; est-ce que malgré cela, si je mourais, des amis se souvenant de moi avec nostalgie surgiraient de nulle part pour envoyer des photos de moi retrouvées dans leurs vieux albums ?

« Vous ne pouvez pas prendre de photo d’hier ! »

J’adore cette accroche lancée par une jeune et pétulante vedette, Seto Asaka je crois, quand les appareils photo jetables étaient en vogue dans les années 90 ― aussi loin qu’aille la technologie, on ne pourra donc pas prendre de photo d’hier, mais en est-il vraiment ainsi ?

« On retrouve au cœur de cette société une façon de gouverner qui consiste à transmettre morosité, souci, névrose et sentiment d’impuissance pour conformer les hommes à une norme. » 

C’est une phrase écrite en passant par Sakai Hiroshi dans Tsūtenkaku[2], dans une note en bas de page et sans que l’auteur y attache grande importance, à laquelle je repense chaque fois que je me dis que telle ou telle chose est inconcevable, et que je me retrouve conformé à une norme.

Ce n’est pas parce qu’on ne peut prendre de photo d’hier qu’hier disparaît. Croire qu’hier disparaît, c’est ce qui, par un sentiment d’impuissance, vous inhibe sous l’emprise d’une norme. Quand j’énonce ce genre de chose, il y a des gens qui répliquent avec un petit sourire au coin des lèvres, ou encore sans sourire du tout, le plus sérieusement du monde : « Vous raisonnez comme un enfant. » Ils ne supportent pas que je tienne ce genre de propos, mais j’ai cessé d’y réagir. « Il est bizarre le dessin de votre tableau. » Si Cézanne avait répondu chaque fois que quelqu’un le lui disait, il n’en aurait jamais fini, même au bout de cent ans et, au reste, ce n’est pas près de finir.

Soudain, avant même que l’éclairage de la salle ne s’éteigne, une scène du film des bōsōzoku évoqué précédemment par lequel Ozaki allait entrer dans le monde du cinéma était projetée avec un appareil qu’on appelle, je crois, un projecteur vidéo, sur un écran ou peut-être était-ce directement sur le mur blanc. S’agissant du film proprement dit et non de son making of (qui n’existait de toute façon pas), Ozaki n’y apparaissait nulle part, on y voyait en revanche les acteurs Naitō Tsuyoshi et Furuoya Yasumasa, ainsi qu’Itō Kōko et Murota Hideo aussi ― ce dernier, né en 1937, avait dans le film quarante-trois ans : il était donc plus jeune que les plus jeunes parmi mes actuels amis.

Naitō était absent mais avait envoyé des fleurs, Furuoya était mort en 2003, Murota Hideo en 2002. Kōko n’était pas là alors que Cookie et Lime étaient venues. Elle avait cessé ses activités d’actrice au bout de quatre ou cinq ans, mais non, je me trompe, elle ne les avait pas arrêtées. Aurait-on manqué de la contacter ? C’était peu probable, elle assistait toujours aux réunions de fin d’année.

Les principales figures du film étaient donc absentes, tout comme Ozaki, mais devant le film qui se projetait, ma joie avait atteint son apogée : c’était comme si se reproduisait devant moi ce temps quand j’avais vingt-trois vingt-quatre ans. Même si Ozaki n’y apparaissait pas, c’était bel et bien ce temps d’alors, celui d’Ozaki et aussi le mien. Quant au contenu du film, il s’agissait d’une construction assez aride autour de Naitō qui joue le rôle d’un ancien chef bōsōzoku devenu une légende. Ce que, dans ces images sans son, son visage à la peau toute lisse qui parlait avec des lèvres d’un rose encore juvénile paraissait exprimer rêve et aspiration ! Même ses yeux avaient bien plus d’éclat qu’aujourd’hui. Notre cristallin ayant vieilli, Naitō tout comme moi, nous ne pouvions plus percevoir avec la même intensité que jadis le bleu du ciel, or ce bleu, dans toute sa vivacité, surgissait dans le regard de Naitō qui se projetait sur l’écran ― ce n’étaient là bien sûr que des considérations concoctées après coup, nous ne faisions sur le moment avec Cookie, Lime, Sako et Suwa que nous ébaudir en miaulant des : « Mon dieu, qu’il est jeune ! », « Jeune oui ! », « Qu’est-ce qu’il est mince ! », « Et lisse ! », « Flambant neuf ! » La cantine était mal chauffée et, comme nous nous étions lassés de rester debout, nous nous étions déplacés à sept ou huit dans un troquet au voisinage de la gare de Chōfu avant que la cérémonie ne prenne fin. Cookie et Lime se payaient autrefois des cuites inimaginables (les deux personnages qui marchent fin saouls au retour des funérailles de Hosogaya au début de La lutte qui précède l’aube se basent sur elles) : tôt, un matin de juillet, quoiqu’il fût déjà sept ou huit heures, nous voulions continuer à boire après l’avoir fait jusqu’au lever du jour et, du haut de la rue en côte Miyamasuzaka, déserte en ce dimanche, que nous avions mis près d’une heure à atteindre en suivant jovialement un chemin qui en temps normal ne nous aurait coûté que dix minutes, la gare de Shibuya nous était apparue comme gracieusement bénie.

Mon bonheur allait s’avérer bien plus grand encore que celui que j’avais éprouvé le jour même, quand, trois ou quatre jours plus tard, je faisais un rêve où figuraient Naitō, Nagasaki et tout le monde. Il commençait par un grand et long couloir d’école bien éclairé dans lequel Naitō et Nagasaki, ainsi que Kōko, avançaient d’un pas allègre en ma direction. Les trois formaient la tête d’un cortège et, derrière eux, suivaient tous les camarades de cinéma : j’étais l’un de ceux-là et j’étais aussi l’un des trois en tête du défilé, j’étais le garçon de dix-neuf ans qui les regardait s’approcher vers moi de ce côté du couloir et j’étais le plus jeune de tous. Je ne faisais pas que les regarder de ce côté-ci du couloir : je les regardais pour en consigner le spectacle et j’étais aussi l’un des trois en tête du cortège ― nous étions trois, Naitō, Nagasaki, Kōko et moi.

Si j’étais chargé de relater le spectacle, ce n’était pas parce que j’étais romancier mais parce que j’avais dix-neuf ans, que j’étais le plus jeune, le junior de la bande, et qu’il était d’usage que ce soit le cadet qui le fasse : les aînés se battaient et le plus jeune rapportait le combat par écrit. À titre d’ami de Nagasaki depuis le collège, j’avais toujours été impliqué dans ses films, mais je n’avais jamais écrit de scénario, ni été membre de l’équipe de tournage : je me contentais chaque fois d’y jouer un petit rôle, comme il me plaisait et sans guère prêter d’attention aux instructions de Nagasaki qui les mettait en scène, c’est pourquoi j’étais resté le cadet sur les lieux de tournage.  

Tout le monde mangeait des ramen, assis sur une estrade haute comme une pyramide. L’estrade était en forme de demi-cercle : chacun des étages était trop élevé pour pouvoir poser pied et sa profondeur ne permettait d’y caler que la moitié des fesses, ce qui rendait la position assise fort instable, d’autant que, comme on tenait dans la main gauche le bol et les baguettes dans la droite, il n’y avait pas moyen de se stabiliser à l’aide des mains ; il ne restait plus qu’à empêcher tant bien que mal le balancement du buste en plaquant la plante des pieds contre la partie verticale de l’estrade. Et pourtant, je ne tenais plus de joie : une des raisons en était que Kōko se trouvait à côté de moi, mais pourquoi diable moi qui n’étais ni le réalisateur ni l’acteur principal me trouvais-je auprès d’elle en train de manger des ramen ? La question me taraudait en tant que préposé aux actes du spectacle qui se déroulait, mais, pour l’heure, il me fallait porter la plus grande part de mon attention à garder l’équilibre sur l’estrade.

En me retournant sur ma gauche, j’apercevais Yamasaki et Kawasaki qui, sans s’y asseoir, se servaient de la marche comme d’un comptoir pour manger leur ramen.

« Dites donc, faisais-je, vous avez le droit de manger comme ça ? 

― On l’a, répliquait Yamasaki. »

Je ne savais pas qui étaient Yamasaki et Kawasaki : Yamasaki ne serait-il pas en fait Suwa ? Kawasaki, je ne voyais pas très bien, mais, aurait-ce été Cookie et Lime que je n’aurais pas su m’en souvenir, tellement je baignais dans la béatitude. Toujours est-il que manger le corps tourné vers la marche n’était pas correct et que, tout en étant un bar à ramen, cette estrade était aussi un temple, et que, tout en étant un temple, c’était aussi un grand cabaret : en effet, se trouvait là tout de suite, comme dans les anciennes demeures occidentales ou le hall des hôtels, un escalier demi-lune qui s’élargissait à mesure qu’on le descendait. Un tapis rouge le couvrait et, au-dessus, c’était un escalier en spirale du haut duquel tout le monde descendait une marche après l’autre en chantant des chansons. J’étais moi aussi parmi eux et, aux côtés de Kōko, je notais toute cette magnificence où la joie était à son zénith en invoquant avec force son nom : « Kōko », « Kōko ». 

Voilà le rêve que j’avais fait : je n’y nourrissais nulle intention sexuelle vis-à-vis de Kōko et je savais en rêvant, chargé que j’y étais d’en relater le déroulement, qu’il s’agissait d’un rêve. Avant tout, le rôle principal dans ce rêve était tenu par Ozaki qui aurait dû être là mais n’y était pas, et aussi par le fait que la lecture (phonétique) du premier caractère du prénom Kōko était transcrite en katakana et que tout le rêve exprimait « le bonheur » que ce caractère signifiait. Ce « bonheur » avait été apporté par Ozaki absent.

Sans doute trouvera-t-on cette interprétation de mon propre rêve, soit l’écoute du message provenant de mon propre inconscient, un peu trop inconsistante ou succincte au regard de la grandiloquence de la mise en scène, mais non : le rêve m’avait bel et bien appris que je n’avais pas pris assez conscience du bonheur ressenti lors de la rencontre à la mémoire d’Ozaki. Je ne l’ai pas écrit parce que je ne voyais pas comment le faire, mais il se trouvait que, tout au long du rêve, à la manière de sous-titres qui s’affichent sur un écran, le prénom Kōko, son premier caractère transcrit en katakana, tantôt se répétait tantôt clignotait. Puis, quelques jours plus tard, m’était parvenue la proposition pour le bulletin des œuvres complètes de Tanizaki Jun.ichirō, ce qui m’avait conduit, bien qu’en faisant un détour par Ebigasawa à Wakayama et Bruine de neige, à me souvenir des Morosités d’un hérétique et des Trois sombres jeunesses.

D’Ozaki, je ne me souviens que de très peu de choses. C’est très peu, je n’ai pas pour autant amplifié mes échanges avec lui en leur donnant un tour romanesque et je crois que c’est suffisant. Pendant mes trois années de lycée et pratiquement tous les jours, nous nous donnions rendez-vous, un ami et moi, en queue de quai de la gare de Kamakura pour prendre la ligne Yokosuka et descendre à Ōfuna, la deuxième gare, avant de nous rendre au lycée en marchant un quart d’heure. Cet ami est mort il y a cinq ans et, en apprenant sa mort, je ne m’étais pas non plus souvenu de beaucoup de choses ou plutôt je me rappelais toutes sortes de choses qui toutes convergeaient sur notre rendez-vous à l’arrière du quai de la gare de Kamakura. Jusque-là, je ne m’étais guère remémoré cette scène, c’est après avoir appris sa mort qu’elle était devenue omniprésente.

Avant de recevoir le mail annonçant son décès, il ne m’arrivait jamais, ne serait-ce qu’une fois par an, de me souvenir d’Ozaki, c’est avec sa mort que je me suis rappelé la gare de Daitabashi et le cahier dans lequel, pendant mon hospitalisation, j’écrivais de la main gauche. S’il avait vécu cinq ans de plus, je ne m’en serais pas souvenu durant ces cinq ans et l’aurais fait cinq ans plus tard comme je le fais à présent, j’en suis convaincu, même si convaincu n’est pas ici le mot qui convienne : rien de toute façon n’aura changé cinq ans plus tard des scènes du film projeté lors de la rencontre, Naitō Tsuyoshi y aura toujours vingt-cinq ans comme la dernière fois. 

À la suite de cette cérémonie, je relisais les Morosités d’un hérétique en ne cessant de penser à Ozaki. Le fait de mourir ne peut certes pas être remplacé par un autre évènement, mais ce n’est pas parce que quelqu’un est mort que j’y pense incessamment comme cette fois-ci ― avec la nouvelle année, deux connaissances bien plus proches, et que je rencontrais fréquemment, étaient mortes sans que cela m’empêche de ne penser qu’à Ozaki.

J’ai découvert il y a environ un mois un groupe que l’on classe paraît-il dans le genre du hip hop, dont le nom s’écrit Suchmos et se lit Sachimosu. En écoutant un morceau intitulé Stay Tune sur YouTube, j’ai trouvé que le chanteur du groupe ressemblait à Ozaki. Il paraît que ce groupe est originaire de la côte de Shōnan, de Hiratsuka ou de Chigasaki, mais ce n’est pas parce qu’on est de Shōnan qu’on se ressemble tous et, du reste, il arrive souvent que qui je prétends se ressembler ne se ressemblent pas du tout. Il n’empêche que pour moi, ce chanteur et Ozaki se ressemblent, et cela n’est pas sans rapport avec le goût vestimentaire d’Ozaki qu’évoquait en marmottant Morishige, l’initiateur de la cérémonie en sa mémoire, au sujet de leur première rencontre : 

« J’avais rendez-vous avec lui dans un café près de la gare de Shioiri sur la ligne Keikyū, quand il s’est ramené en survêt vert clair, des sandales aux pieds. »

Peut-être n’aurais-je pas fait ce rapprochement s’il n’était pas mort, mais il se trouve qu’il s’est imposé à moi. Si j’avais connu les Suchmos avant la cérémonie d’adieu, j’aurais peut-être pensé que c’était son fils qui ressemblait au chanteur, seulement je ne me souvenais plus de lui. Le morceau était agréable à écouter et, alors que je restais encore sans rien saisir des paroles, la mélodie qui introduisait le chant se répétait plaisamment dans ma tête. Y-eût-il nouveauté que je ne la ressentais nullement comme telle, j’avais même l’impression d’avoir entendu maintes compositions de ce style dans les années 80. En l’écoutant, quoiqu’Ozaki ne s’y trouvât pas, je n’arrêtais pas de repenser à un bar à Yokohama en bordure de la mer, peut-être même en saillie à moitié au-dessus d’elle, et que Nagasaki avait utilisé dans un tournage antérieur au film évoqué ici, qui l’avait souvent été également pour les tournages d’autres films plus ordinaires.

La tonalité du morceau était peut-être plus proche de celle des années 90 que des années 80, mais je ne faisais pas la différence ; en me rappelant la vue de la mer depuis ce bar, j’avais même l’impression de remonter aux années 70, même s’il ne devait pas pour le coup y avoir de musique de ce genre. Je n’avais aucune définition de ce qu’étaient les années 80, pourtant le style des Suchmos était bien celui de ces années et n’en faisait résonner en moi que les souvenirs les plus heureux, non pas les miens propres mais ceux de ce qu’on appelle les années 80. J’accédais à celles-ci sous les sonorités des Suchmos et ce n’étaient plus alors que paysages d’enjouement ― je n’avais jamais entendu pareille musique provenant de jeunes encore dans la vingtaine, qui n’avaient pas connu ces années.

Le dernier jour de l’année, alors que je n’avais pas encore découvert le groupe, à sept heures du soir, je traversais la rue commerçante d’Onari-dōri pour rejoindre le chemin du bus. Au coin de la rue, situé entre le marchand de fruits et légumes Hamayū et le fleuriste, se trouvait tout de suite sur le côté le passage à niveau de la ligne Enoden d’où je suivais tout droit le chemin du bus en direction du temple Hase. Il y avait encore des magasins ouverts dans la rue commerçante d’Onari-dōri, mais ils étaient pratiquement tous fermés quand je débouchais sur le chemin du bus qui, privé de la lumière des commerces et éclairé par les seuls réverbères, était plongé dans l’obscurité comme si l’on était en pleine nuit ; habitué que j’étais à la clarté de Tokyo, je trouvais l’endroit excessivement sombre quand, en dépassant l’arrêt de bus de Sasame où la zone commerçante prend fin provisoirement, je m’étais rappelé que, le jour de l’an de ma cinquième année à l’université, à six heures du soir passées, je marchais en sens inverse, de la maison en direction de la gare ― je lisais alors justement les Morosités d’un hérétique, le souvenir en était tellement vif que je m’étais cru être en train de marcher dans la direction inverse, me remémorant le temps actuel où j’avais soixante ans.

Ce qui était bien avec les Morosités d’un hérétique, c’était qu’il y était ajouté à la fin du récit que le héros avait subitement fait ses débuts en tant qu’écrivain ; à cette époque, pour moi il y avait plus de réalité à ce que quelque chose de grandiose se produise brusquement plutôt qu’au terme d’efforts cumulés, et une telle réalité équivalait à l’attente. Si, le soir du nouvel an, alors que je marchais sur le tronçon qui va de l’arrêt Hase-higashimachi à celui de Sasame, déserté par les passants et mal éclairé, il m’avait été dit voici la liste de tes œuvres futures et qu’aussitôt, comme c’est le cas à présent lorsque je fais à la va-vite l’historique de mes ouvrages antérieurs, m’étaient venues à l’esprit la vague image de leur intrigue et ce qu’on appelle leur atmosphère ou leur couleur, je ne m’en serais ni étonné ni réjoui. Certes, même moi, si quelqu’un, qui devait bien avoir vingt ou trente ans de plus, d’un plus grand âge encore que celui de mon père, m’avait ainsi adressé la parole, j’aurais réagi en feignant le respect :

« … le prix Akutagawa, dites donc… »

« Ça existe aussi, le prix Tanizaki ? … » 

J’aurais tenu des propos de ce genre mais intérieurement je me serais ennuyé. Comme l’ennui se lit tout de suite sur le visage, à moins d’être particulièrement peu perspicace, mon interlocuteur le devine. Je connaissais Beckett, cela faisait plus d’un an que j’étais tombé sur Molloy en vente pour le prix de trois cent yens chez un bouquiniste qui avait sa devanture sur le chemin du bus, et que j’avais commencé à le lire, enthousiasmé par une drôlerie que je n’avais jamais rencontrée jusque-là. Mais Molloy n’était pas un roman qui pouvait se lire d’un trait, de sorte que je ne l’avais lu de bout en bout qu’onze mois plus tard, après ce soir du nouvel an, pendant mon hospitalisation. Et c’était un mois après ce même soir que j’allais découvrir la drôlerie de Tanaka Komimasa : à court de livres que je pouvais avoir envie de lire, je m’étais rabattu sur un des épisodes de Poroporo qui paraissait en feuilleton dans la revue littéraire Umi que j’achetais chaque mois sans pratiquement rien en lire – c’était si drôle que, dans mon lit en pleine nuit, le fou rire ne m’avait plus lâché.

Kojima Nobuo, je n’en avais pas encore lu une traître ligne, je me disais que ce ne devait être de toute façon que du roman intimiste sans relief. Mais enfin, pourquoi diable avais-je choisi cet itinéraire ? Pour me rendre de la maison à la gare de Kamakura, il y avait quatre chemins possibles et si celui-ci qui suivait le trajet du bus était bien, en termes de distance, le plus court, généralement je ne l’empruntais pas. « La distance et le chemin, ça n’est pas la même chose », m’avait appris un enfant de la famille d’un ami quand j’étais à l’école primaire. En ce sens, ce n’était donc pas ici de distance mais de chemin qu’il était question : le jour, j’allais du côté de la mer pour marcher en la regardant, quand ce n’était pas nécessaire (quand il n’y avait pas de raison d’aller voir la mer, je veux dire), j’empruntais la rue étroite côté montagnes qui filait entre les habitations. À Kamakura, les montagnes aussi étaient proches et, ne comptant pratiquement que des arbres à feuilles persistantes qui ne rougissaient pas en automne, au commencement du printemps les feuilles restées inactives durant l’hiver paraissaient ternies, de couleur vert mousse ou kaki – ce chemin, pourvu qu’on sache bien le suivre, n’était guère plus long que celui du bus. Un autre consistait à prendre la rue située entre la mer et le chemin du bus au niveau de l’auberge Wakamiya. Au retour de l’école primaire, je l’empruntais en bavassant sans fin avec un ami ; à cette époque, les voitures n’y circulaient pratiquement pas et, quand il m’arrivait de rentrer seul, la plupart du temps je suivais encore celui-ci et non celui du bus ; c’est, je crois, en rentrant seul par cet itinéraire sous un ciel laiteux et sans vent, début mars, alors que s’approchait la fin de mes études à l’école primaire, que je m’étais pour la première fois senti languir.

De l’école primaire on rejoignait momentanément par une ruelle le chemin du bus dans un embranchement en forme de K, à proximité des Roku-Jizō[3], pour s’engager de nouveau dans une ruelle et traverser le passage à niveau de la ligne Enoden qui précède la gare de Wadatsuka. Une fois la gare passée, on tournait à droite au croisement qui, quand on allait tout droit, menait à la mer. De là la rue se prolongeait, l’auberge Wakamiya sur sa gauche, en formant un triangle rectangle par rapport au chemin du bus et on traversait alors de nouveau un passage à niveau de la ligne Enoden à proximité de la gare de Yuigahama, juste avant lequel se trouvait une intersection où les rues se croisaient non pas à angle droit mais obliquement : c’est là que mon père était mort, heurté par une voiture.

Ce n’était pas la rue qui allait tout droit et que j’empruntais toujours au retour de l’école primaire, mais l’autre qui la croisait que mon père avait alors empruntée en vélo, en venant de la mer. Surgissant sans prendre garde à l’intersection, il avait été heurté par une petite voiture et était mort pratiquement sur le coup. Ce qui était étrange, c’était qu’il soit venu de la mer, qu’il ait fait un grand détour en passant par celle-ci pour se rendre de la maison vers la gare, plus précisément au supermarché Yamaka qui se trouvait tout près de l’école primaire. Lui arrivait-il souvent, bien qu’il n’en ait jamais touché un mot, de faire un crochet par la mer pour la contempler quand il allait faire des courses du côté de la gare ? Ou l’avait-il fait seulement ce jour-là, par hasard ?

Mon père n’était pas le genre d’homme à aller regarder la mer dès qu’il en avait le loisir. De la maison, elle avait beau se trouver à trois ou quatre minutes à peine en vélo et, de surcroît, mon père avait beau être un marin, membre d’équipage d’une compagnie marchande étrangère, il ne partait pas comme moi la contempler pour le plaisir (pensait en tout cas toute la famille) ; pourtant il avait emprunté en vélo la rue venant de la mer quand il était mort, ce qui signifiait qu’il était nécessairement passé une fois par elle ― de ne pouvoir le vérifier auprès de lui puisqu’il était mort était troublant, et ce fait même me faisait un étrange effet de réel : sa mort faisait pressentir un écart entre ce que toute la famille croyait être ses habitudes et ce qu’il en était en vérité, pressentiment auquel toutefois aucune réalité ne pouvait répondre puisqu’il était né de la mort.

Mais, pour commencer, où avais-je donc diable l’intention d’aller ce soir du nouvel an ? Comptais-je acheter des cartes de vœux en espérant que la papeterie près de la gare serait ouverte ? M’acquitter de la première visite de nouvel an en me rendant au temple Hachiman d’où les visiteurs se seraient retirés avant la tombée du jour ? Si j’avais voulu me diriger vers Yokohama ou Tōkyō depuis la gare de Kamakura, au lieu de marcher j’aurais pris la ligne Enoden, ou le bus. … J’étais alors un jeune qui était porté à croire naïvement, à la vue des prix littéraires qui figuraient sur la liste, que ce n’était pas rien, et que les œuvres couronnées étaient supérieures à celles qui ne l’étaient pas. Si j’avais été interrogé sur ce qu’était le roman, aurais-je répondu que je n’aurais tenu que des propos creux, et en aurais-je, moi de ce côté-ci de mes soixante ans, rougi que je ne m’en serais pas aperçu à cause de l’obscurité de la rue.

Et surtout m’aurait-il été demandé ce que je voulais écrire comme roman que je n’aurais pas été capable d’y répondre : je n’étais en possession que du désir de devenir romancier. Pourtant j’étais qualifié à déchirer et jeter à bas cette liste ― « qualifié » n’est peut-être pas le mot, disons que j’avais le droit de la déchirer, non pas parce que c’était ma vie, mais parce que ce n’était pas encore ma vie.

Devenu romancier, au bout de quelques années, j’ai commencé à me dire que la vie, ce n’était pas de pouvoir faire cela ou encore ceci, mais de savoir que l’on ne pouvait faire que ceci, je l’ai même écrit plus d’une fois, et je pense que ce même « je » avait le droit de la déchirer. Je suis tombé hier soir en regardant un film à la télévision sur la phrase suivante : « Il s’était suicidé à vingt ans en ne pouvant se satisfaire d’une seule vie. » C’était un film banalement littéraire, mais cette phrase, je me suis empressé de la noter, j’ai en général un faible pour ce genre de phrase. Les adultes n’ont rien à dire devant un jeune épris de la vie et désireux de la vivre ardemment, c’est même ce qui peut encore les consoler.

Le six février ― je connaissais alors déjà les Suchmos, je les avais découverts quelques jours auparavant ―, notre cher Chiba Fumio, Chiba Fumio le traducteur du journal de Michel Leiris, donnait à Waseda son dernier cours. En allant l’écouter, là aussi j’ai eu le sentiment d’écouter quelque chose qui avait un rapport avec Ozaki. J’aurais dû en noter au moins un mot, mais comme je ne l’avais pas fait, j’ai oublié ce qui me l’avait fait croire. J’avais eu ce sentiment quand il parlait des quatre peintres (ou peut-être était-ce trois) avec qui Leiris avait entretenu des relations d’amitié sa vie durant. De cela je ne parviens plus à me souvenir, mais j’ai retrouvé en revanche ces passages de Gūzen to odoroki (Le Hasard et la surprise) de Kuki Shūzō dans l’imprimé de format A3 qui avait été distribué, plié en deux :

« “Penser que seul ce qui est donné est nécessaire est plutôt abstrait, partiel et superficiel” ; il est “plus concret, complet et dimensionnel de présupposer des possibilités multiples et de considérer ce qui est donné, en tant que l’une de ces nombreuses possibilités, comme contingent.” »

Le style de ces passages, grâce à l’habileté avec laquelle Chiba les avait extraits, ne manquait pas de fermeté, pourtant, quand je me reportais au texte dont ils étaient issus, l’impression n’en était pas aussi vive à cause de son discours en desu.masu – marques terminant les phrases dans le style oral châtié –, elle était même plutôt assez plate. Mais ces extraits n’en étaient pas moins remarquables : ce n’est pas seul ce qui est donné qui est nécessaire, ce qui arrive relève du hasard à titre de possibilité parmi tant d’autres, l’évènement est une partie du tout, une partie de la dimensionnalité. J’avais alors déjà fini d’écrire le texte pour le bulletin des œuvres complètes de Tanizaki Jun.ichirō, n’y évoquant Ozaki que très discrètement :

« Il y a deux semaines, lors d’une cérémonie en mémoire d’un camarade des tournages auxquels j’avais participé les premières années qui avaient suivi mes vingt ans, j’avais cru que même lui souriait depuis son autel provisoire à la vue des images où nous apparaissions tous dans notre pétulante jeunesse. »

J’avais eu le sentiment que si je n’avais pas mentionné Ozaki, qui n’avait rien à voir avec le sujet, mon essai n’aurait pas pris forme, n’aurait reposé sur rien. Il m’était bien arrivé d’apprécier certaines pages de Jean Genet, quoique, dans l’ensemble, il ne m’ait jamais inspiré que de l’ennui. C’était un mois avant la nouvelle du décès d’Ozaki (il était donc alors déjà mort) que j’ai cru découvrir ce qui nourrissait néanmoins l’attrait que cet auteur avait longtemps continué à exercer sur moi qui avais persévéré à placer ses livres bien en vue dans ma bibliothèque : Genet est plus qu’il n’y paraît spéculatif et ergoteur, mais tout repose au départ sur la vision, les choses commencent toujours par être vues. Et quand il regarde, Genet ne s’intéresse qu’à la sensualité : la grâce et la légèreté d’un geste, la négligence d’une tenue, la beauté d’un visage affligé, un éclat de rire, un silence. J’ai extrait ces passages des Quatre heures à Chatila (traduction d’Ukai Satoshi), évoquant les moments passés auprès des jeunes soldats appelés feddayin dans les montagnes d’Ajlun en Jordanie :

« … l’éclat des yeux, le voltage des tempes, l’allégresse du sang dans les veines, »

« On sait ― on suppose ― que les enfants jeunes ou des adolescents vivant dans les milieux anciens et sévères, ont une beauté de visage, de corps, de mouvements, de regards, assez proche de la beauté des feddayin. »

« Dans les camps c’était une beauté encore différente, un peu plus étouffée, qui s’établissait par le règne des femmes et des enfants. »

« Elles étaient la gaieté qui n’espère plus. […] “La gaieté qui n’espère plus”, la plus joyeuse car la plus désespérée. »

« Tout cela était possible à cause de la jeunesse, du plaisir d’être sous les arbres, de jouer avec des armes, d’être éloigné des femmes, c’est-à-dire d’escamoter un problème difficile, d’être le point le plus lumineux parce que le plus aigu de la révolution, d’avoir l’accord de la population des camps, d’être photogénique quoi qu’on fasse. »

Dans le dernier paragraphe, Genet croise à l’aéroport de Damas des feddayin de seize dix-sept ans et se souvient de ceux en compagnie de qui il a passé les six mois dans les montagnes d’Ajlun :

« Ils mourront comme eux. Le combat pour un pays peut remplir une vie très riche, mais courte. »

Feddayin signifie en arabe « combattants pour la libération », le mot étant au pluriel, on ne lui ajoute pas la marque du pluriel tachi quand on le transcrit en japonais, on ne dira pas fedaîn-tachi. Le singulier en est feddai et, si on écrivait au départ en japonais, on n’écrirait pas fedaîn tout seul mais : fedaîn no shōnen-tachi, comme on écrit : bōsōzoku no shōnen-tachi. Je n’en étais pas revenu, au moment du tournage, de voir les vrais bōsōzoku si peu payer de mine, et je me demande, quand je songe qu’Ozaki était bel et bien l’un de ces bōsōzoku, de quoi il retournait pour les jeunes feddayin que regardait Genet : s’ils étaient vingt ou trente, il devait bien y en avoir un ou deux qui sortaient du lot par leur belle allure. Ne serait-ce pas grâce à ceux-là que le tableau se trouvait embelli ? Les Quatre heures à Chatila se terminent par cette phrase :

« C’est le choix, on s’en souvient, d’Achille dans l’Iliade. »

Dans Un captif amoureux, Genet écrit aussi sur les feddayin, c’est même dans Un captif amoureux  qu’il écrit sempiternellement à leur sujet, pour dire : 

« Homère se crève les yeux puisqu’il n’est pas Achille ; mourir en un temps bref, ou chanter pour l’éternité ? » 

Mais enfin pense-t-on à l’éternité quand on a vingt ans ou presque ? Quand on est un adolescent ? Pis, que c’est pour l’éternité que l’on chante ? Homère lui-même n’a pas délibérément choisi l’éternité à la place d’une mort héroïque, c’est à force de manquer de mourir qu’il a connu l’éternité.

Pour des adolescents, la mort n’est pas une rupture, c’est une poursuite, une poursuite indéfinie sans le moindre rapport avec l’éternité : ce que je fais maintenant ne peut pas finir, même avec la mort. La mort héroïque est une idée entretenue par des adultes raisonneurs ; pour des adolescents, la mort n’est pas quelque chose d’important au point qu’il faille se résoudre à la choisir, c’est seulement ce qu’ils font au présent qu’ils choisissent. S’il peut y avoir un éclat de la mort, n’est-ce pas justement dans la mesure où celle-ci n’est pas l’objet d’un choix volontaire ?

Absolument distincte de la vie qui ne peut plus à présent être choisie autre, la vie à ce moment-là était ouverte comme un rayonnement de possibles que la mort ne pouvait pas clore… Je n’ai cessé de réécrire cette page parce que, autant de fois que je la réécrive, la sensation de ce moment-là restait hors de portée : moi à présent, Ozaki mort, moi alors, Ozaki qui gardait un air de bōsōzoku, ― leur rapport, j’avais beau écrire et encore écrire, ne pouvait pas se dire avec des mots adéquats : il n’appartenait plus à leur dimension.


[1] Légumes et beignets de poisson cuits dans un bouillon.

[2] Essai sur le développement du capitalisme au Japon autour de la construction en 1912 de la tour Tsūtenkaku à Osaka, sur le modèle de la tour Eiffel, de sa démolition durant la Seconde Guerre mondiale puis de sa reconstruction en 1956.

[3] Six statues bouddhiques alignées pour représenter les six voies de la réincarnation et soulager les souffrances


Hosaka Kazushi, Koko to yoso, Shinchōsha, 2018
Traduction Jacques Lévy

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